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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/15

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malfaiteur. Il savait que les ordres les plus rigoureux étaient donnés pour empêcher son entrée en France. Les faits lui avaient montré ce qu’un régime qui se réclame de la liberté peut, en réalité, tolérer de désordre, favoriser d’arbitraire et engendrer de despotisme. Dès lors, et bien avant qu’il y fût directement intéressé, la supériorité de la monarchie apparut clairement à son esprit. Avec l’observation des faits, la conviction devint de plus en plus absolue chez lui que, dans un pays centralisé et à traditions autoritaires comme la France, la meilleure garantie de la liberté résidait dans un pouvoir fort, indépendant, tirant sa légitimité de lui-même, qui ne marquât le triomphe et ne devînt l’instrument d’aucune faction. Je puis d’autant mieux attester cette évolution originale de son esprit de l’impartialité doctrinale à la préférence absolue, que j’ai bien souvent causé avec lui de la supériorité théorique de la monarchie ou de la république avec une entière liberté de langage de ma part, avec une entière liberté d’esprit de la sienne. S’il n’était pas permis à des hommes qui observent et réfléchissent, non pas même de modifier, mais de confirmer au contraire les idées encore un peu incertaines et flottantes de leur jeunesse, ce ne serait pas la peine qu’il y eût dans la langue française un mot qui s’appelle l’expérience.


II

Empire ou république, il y avait une chose que M. le Comte de Paris était bien résolu à réclamer du gouvernement de la France : c’était l’abrogation de la loi qui le tenait en exil. Ce n’est pas assez de dire qu’il avait l’amour de la France. Il en avait la passion. De quel poids l’exil avait pesé sur sa jeunesse, je ne le savais pas, à vrai dire, avant d’avoir feuilleté, comme je viens de le faire, sa correspondance avec mon père, qui fut très active pendant les dernières années de l’Empire. Au mois de janvier 1864, il lui écrivait pour lui annoncer son mariage avec sa cousine Isabelle d’Orléans, et il ajoutait : « Je ne vous dirai pas combien je suis heureux. Je ne vous ferai pas ici l’éloge de ma cousine, mais vous croirez facilement que l’espoir de m’assurer un bonheur supérieur aux vicissitudes politiques a contribué à me décider à cette union. J’y trouverai, non l’oubli de l’exil, mais la force d’en supporter toutes les épreuves. Vous savez que je n’ai qu’un espoir, et que je ne l’abandonnerai jamais : c’est de revoir mon pays et de le servir d’une manière honorable. En partageant ma vie, ma cousine allégera cette attente, si pénible à mon âge, car déjà Française, élevée dans les traditions de notre famille, elle saura s’associer à mes convictions, à mes espérances et à mon dévouement pour la France. »