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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/955

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sûr ? Et si le prince Ferdinand était régulièrement élu par un sobranié légal, conformément aux prescriptions du traité de 1878, serait-il certain, après avoir été reconnu par la Russie, de l’être également par les autres puissances ? Il faut l’avouer, la situation du malheureux prince est des plus pénibles, des plus délicates, des plus inextricables. S’il se tourne du côté de la Russie, il aperçoit la face immobile et inquiétante du sphinx ; s’il se tourne du côté des puissances occidentales, ce n’est plus à des visages de marbre qu’il a affaire : l’irritation contre lui prend les formes les plus violentes, et, loin d’avoir été atténuée par l’attitude de la Russie, elle y a trouvé pleine licence de se donner carrière. Le prince ne voit que des yeux flamboyans de colère ; il n’entend que des paroles de réprobation et presque de haine. Les journaux allemands approuvent la Russie de ne pas le reconnaître : elle fait bien, on ne peut que l’en féliciter. Les journaux autrichiens ne sont pas moins explicites ; ils le sont même davantage ; ils affirment que le prince Ferdinand a perdu pour jamais les sympathies de l’Autriche et de l’Allemagne. Les puissances du centre comptaient sur lui, il était leur homme, il était leur chose : peu s’en faut qu’elles ne l’accusent de trahison. En un mot, il se trouve vis-à-vis d’elles à peu près dans la situation où était le prince Alexandre de Battenberg à l’égard de la Russie, après l’imprudente équipée qui l’a brouillé avec le tsar. Sa situation est menée pire, car le prince de Battenberg, aussitôt que la rupture de la Russie avec lui a été connue de l’Europe, a vu l’Autriche, l’Allemagne, l’Angleterre se tourner brusquement de son côté. Il n’a pas cherché à profiter de ces dispositions improvisées, soit qu’il doutât de leur efficacité ou de leur durée, soit qu’il ne voulût pas devenir, entre les mains occidentales, un instrument contre la Russie. S’il s’est abandonné lui-même, du moins il n’a pas été abandonné de tous, et telle est, au moins provisoirement, la triste destinée du prince Ferdinand de Saxe-Cobourg.

On a été généralement surpris que, dans une détresse aussi grande, il n’ait pas interrompu au plus vite son séjour à Carlsbad et sauté dans le premier train pour revenir à Sofia. Peut-être aurait-il dû le faire aussitôt après l’assassinat de M. Stamboulof. Il a sans doute voulu prendre le temps de réfléchir ; mais s’il en avait pris autant, il y a neuf ans, lorsque M. Stamboulof lui a offert la couronne bulgare, serait-il jamais allé à Sofia ? Tout porte à croire que l’accueil qu’il recevra aujourd’hui sera réservé : en tout cas il ne sera pas comparable à celui qu’a trouvé le métropolite Clément à son retour de Russie. À lire les récits des journaux, on se croirait transporté aux beaux jours du moyen âge, alors que les évêques dominaient les peuples et faisaient trembler les rois. Le métropolite apparaissait à ses fidèles avec tout le prestige de l’investiture qu’il rapportait de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Plusieurs centaines de personnes étaient allées