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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/942

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sincère, ensuite pour que les écrivains dont je parle ne puissent pas m’accuser de ne les avoir pas lus. Je suis d’ailleurs très disposé à croire que le mouvement de rénovation poétique est le plus intéressant, si peut-être même il n’est le seul, qui se soit dessiné en ces dernières années. Nos poètes ont vraiment le souci de faire quelque chose de nouveau. Ils l’ont à un bien plus haut degré que les romanciers et les écrivains de théâtre, contraints au surplus par les conditions mêmes de leur art d’être très conservateurs. Idéalisme, symbolisme, mysticisme, tous les mots qui défraient nos discussions littéraires, ce sont eux qui les ont mis en circulation. Toutes les modes variées et changeantes ils les ont suivies ou ils les ont faites. Ils se sont prêtés à toutes les influences qui peu à peu transforment notre vision. Ce sont des gens inquiets. Ils se cherchent en gémissant. On les a pris d’abord pour des mystificateurs ; ils sont de bonne foi : leur persévérance et la continuité de leur effort le prouvent suffisamment. Ils ont cette vertu, rare à notre époque, de la conviction et de l’enthousiasme. Ils se sont déjà rangés sous des bannières différentes et ils ont entre groupes rivaux échangé plus d’un coup ; néanmoins ils ont des tendances communes. Ils forment une école. Et quoiqu’on ait coutume de protester contre ce que le mot a de pédantesque, il n’est pas de mouvement fécond en littérature qui n’ait été marqué par la fondation d’écoles nouvelles. Ils ont à défaut d’idées très nettes des aspirations qu’ils tachent de rendre de moins en moins confuses. Ils s’efforcent de voir clair dans leurs propres théories. Rarement avait-on accumulé plus de traités ni plus de commentaires. Depuis le livre déjà ancien de M. Charles Morice sur la Littérature de tout à l’heure, en passant par le Traité du Narcisse de M. André Gide et par les minutieuses études de métrique de M. Robert de Souza, ce ne sont qu’exégèses et ce ne sont que gloses. Peu à peu, du vague des formules et de l’incomplet des œuvres une esthétique se dégage. Je voudrais en indiquer les quelques points qui me semblent acquis.

Faute d’une œuvre où les idées nouvelles se trouvent tout à la fois condensées et illustrées, nous serons obligés de recueillir çà et là les élémens épais d’une poétique. Nous nous adresserons surtout aux livres de M. Henri de Régnier. Celui-ci semble bien entre ses compagnons d’âge être le plus richement doué. Il a fait de très beaux vers, remarquables par l’éclat et la sonorité. Soit qu’il nous montre les

Satyresses dont la main folâtre saccage
Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux,

ou soit qu’il fasse parler la sirène au moment où elle va se replonger dans l’onde maternelle :

— Ma poitrine avec ses deux seins en avant
Surgira de ma robe autour de moi tombée