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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/892

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Langlande. Un Bulwer, un Tom Taylor peut découper des lambeaux de chronique, encadrer dans sa prose des mots historiques ; mais au-dessous et au-delà de ces mots, nous fera-t-il, comme Tennyson, entrevoir un état des âmes, nous fera-t-il plonger dans les profondeurs de la vie ancienne ?

Je sais bien que ce n’est pas tout ou, plutôt, que ce n’est rien, si, à cette puissance d’évocation intime, le poète ne joint pas la force dramatique. Y a-t-il un drame dans Becket, dans Queen Mary, dans Harold ?

Je répondrai, à la manière des jurés : Non, sur la première question ; oui, sur la seconde et sur la troisième.

Il est vrai que Becket a obtenu, dans l’été de 1893, un éclatant succès. Mais les trois quarts de ce succès sont dus à Irving. Ceux qui sont familiers, de longue date, avec le grand acteur, savent à quel point il est épiscopal, pontifical, hiératique. L’ascétisme médiéval est une des manières d’être que sa personnalité artistique remplit le plus exactement et où elle s’emboîte le plus à l’aise. On serait venu de loin et on aurait supporté de longues heures d’ennui pour assister à cette symbolique partie d’échecs où la lutte de l’évêque [1] et du roi fait pressentir toute la pièce, à ce dialogue saisissant dans lequel Becket raconte à son confident ses tragiques angoisses et ses rêves prophétiques, à l’orageuse discussion de Northampton où l’archevêque signe les fameuses constitutions, puis se rétracte ; enfin à cette scène de l’assassinat qui suit l’histoire pas à pas et où, d’ailleurs, la pantomime seule eût suffi. Ceux qui ont vu Irving la mitre en tête et la crosse à la main, frappé et tombant sur les marches de l’autel, pendant que le plain-chant des moines arrive, par bouffées, de l’église supérieure, mêlé aux cris du peuple qui heurte à la porte et aux grondemens du tonnerre dont tressaille jusqu’en ses fondemens l’auguste et immense basilique, ont éprouvé, ce soir-là, une des plus fortes émotions qu’aucun spectacle ait jamais données.

Pourtant, il n’y a point là de drame, car un drame est une situation qui mûrit et se transforme, une action qui marche. Le duel du roi et du prélat n’est, dans la pièce aussi bien que dans l’histoire, qu’une succession confuse de chocs indécis. La métamorphose du soldat courtisan en évoque martyr est à peine indiquée par le poète. Et que dire de l’idylle amoureuse, annexée au drame historique en dépit de l’histoire et en dépit du drame lui-même ? Tout le tact d’Ellen Terry n’a pu sauver cette insipide Rosemonde. Les complications relatives à la mystérieuse retraite de

  1. Le bishop du jeu d’échecs anglais, c’est notre « fou ».