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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/718

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naire, il n’en est pas de même d’un jury d’honneur, et le Conseil de l’ordre n’est pas autre chose. Il l’est même à un degré supérieur, tant à cause de sa composition que de la part qui y est prise par le gouvernement. N’est-ce pas celui-ci, en effet, qui nomme le grand-chancelier et tous ses collègues ? Il les choisit parmi des militaires qui ont fini leur carrière, parmi des administrateurs qui ont honoré la leur par l’éclat de leur talent ou par la dignité de leur vie, parmi des savans illustres et respectés. Et c’est à ces hommes qu’on viendrait dire : — Comme vous pouvez vous tromper sur une question d’honneur, nous allons instituer au-dessus de vous un tribunal plus compétent en pareille matière ! — Qui ne voit ce qu’une pareille proposition a, il faut dire le mot, de blessant ? La loi actuelle a beaucoup mieux compris la nature des questions à résoudre et les convenances particulières à l’institution destinée à les régler, lorsqu’elle a voulu que la décision prise par la grande-chancellerie ne pût être modifiée que dans un sens favorable au légionnaire trop sévèrement frappé. Elle a prévu seulement un excès de rigueur, et on ne peut pas prévoir autre chose sans frapper de discrédit une institution qui est faite pour veiller à l’honneur national.

Mais ce qui est particulièrement inadmissible, c’est que, ce second degré de juridiction, qui n’est pas parce qu’il ne doit pas être, la Chambre supplée à son absence en se chargeant de le représenter. Quoi qu’on en dise, les assemblées parlementaires sont honnêtes : quand même quelques-uns de leurs membres le seraient individuellement moins que d’autres, ou même ne le seraient pas du tout, elles sont, dans leur ensemble, comme un public au théâtre, et l’on sait à quel point ce public est accessible aux beaux sentimens. La différence est que la Chambre est en même temps spectatrice et actrice : elle se sait surveillée, volontiers même suspectée, et, dans ses manifestations extérieures, elle est plutôt disposée à pousser la morale publique et privée jusqu’à l’intransigeance, surtout lorsqu’elle n’est pas elle-même en cause. Une Chambre est, à ce point de vue, un jury d’honneur redoutable. Il n’obéit pas seulement à la voix de l’honneur ; d’autres encore parlent tout bas à son oreille. Faut-il les énumérer ? Une Chambre se compose de partis politiques, et les partis, quelque effort qu’ils fassent pour se dégager de la préoccupation de leur intérêt propre, y parviennent bien difficilement. Même dans une affaire d’honneur, lorsqu’ils aperçoivent un moyen de flétrir un adversaire, ou simplement de fomenter une agitation dont ils espèrent profiter, la tentation est trop forte pour qu’ils y résistent sûrement. Alors il se produit dans toutes les fractions de la Chambre, non pas toujours une émulation vraiment vertueuse, mais quelque chose qui en a l’apparence. On veut être aussi pur que son voisin, quelquefois davantage : on enchérit sur lui. Il y a, dans tout cela, du pharisaïsme mêlé à une honnêteté réelle, mais à une honnêteté qui devient facilement théâtrale et ne dédaigne