Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/662

Cette page n’a pas encore été corrigée


Le réveil, ou, comme on dit en Bohême, la résurrection du peuple tchèque, est un des faits les plus extraordinaires de l’histoire des nationalités. La Grèce elle-même et la Hongrie n’ont pas eu à vaincre des difficultés de même ordre. Pour tirer de l’oubli la langue nationale réfugiée dans les campagnes, pour renouer les traditions interrompues, faire revivre l’ancienne littérature, rajeunir et enrichir une langue qui ne suffisait plus aux idées et aux besoins modernes, composer jusqu’à un alphabet et une orthographe. créer des œuvres nouvelles, reconquérir les villes, l’administration, les écoles, vaincre la résistance et souvent la persécution d’un gouvernement hostile, il a fallu des prodiges de volonté et de ténacité. Les Tchèques ont accompli ces prodiges. Ils ont voulu avoir, et ils ont eu, des historiens, des littérateurs, des poètes, des philologues, des hommes d’État. Les noms de Kollar, de Celakovsky, de Jungmann, de Safarik, de Tomek, de Palacky surtout, pour ne citer que les plus célèbres, sont intimement liés à l’histoire de la Bohême, et ont acquis un éclat et une réputation européennes. Grâce à eux, et après un siècle d’efforts soutenus et de luttes persistantes, la Bohème a repris son rang de peuple civilisé, de kulturland, à la grande déception de ses voisins allemands, et replacé la vieille langue des hussites parmi les plus belles et les plus riches de l’Europe.

Le mou veinent national avait déjà un demi-siècle de durée, et le peuple tchèque avait repris possession de lui-même, lorsque éclatèrent les événemens de 1848. Ce fut partout, en Europe et surtout en Autriche, l’année des illusions démesurées. Les Tchèques purent croire un instant que les droits historiques de la couronne de saint Venceslas allaient être reconnus et consacrés par une constitution fédérative de la monarchie autrichienne. Ils purent même se leurrer de l’espoir d’une entente fraternelle avec leurs compatriotes de race allemande, séduits, eux aussi, par le libéralisme indécis de l’époque qui prêtait si commodément à tous les malentendus. La désillusion fut prompte. L’échauffourée encore mal expliquée de juin 1848 ramena le régime militaire et autoritaire, et après la défaite des Hongrois insurgés, ce fut la Bohême, restée fidèle à la monarchie, qui paya pour eux. Quant aux Allemands, on ne tarda guère à comprendre que leurs aspirations avant tout pangermanistes et impériales n’avaient rien de commun avec les droits de la Bohème. La célèbre réponse de Palacky au Congrès de Francfort : « Je ne suis pas Allemand », souleva dans toute l’Allemagne un cri de colère contre le peuple qui refusait d’élire des députés à la diète germanique, et qui convoquait, à Prague, un congrès slave.