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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/606

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Est-ce là simple hasard, fragile coïncidence qu’hier n’a pas connue, mais que demain ne connaîtra pas davantage ? ou n’est-ce pas plutôt l’indice d’un grand changement qui se fait dans la réalité, dans l’idée et dans l’image de la guerre ? Pour nous en tenir à ce dernier point, la guerre moderne qui préoccupe tous les esprits n’offre-t-elle plus aux yeux des images qui les émeuvent ou qui les charment ? Tout le pittoresque et toute la poésie des batailles qui séduisaient tant les imaginations de nos pères se sont-elles retirées de nos luttes contemporaines pour ne nous en laisser que toute l’horreur ? L’appareil de plus en plus scientifique du combat, le rôle de plus en plus intellectuel du combattant, ont-ils tari les sources où puisait le peintre, en même temps qu’ils ouvraient une voie plus profonde au psychologue, au romancier ? et la guerre, en un mot, serait-elle devenue un de ces objets

………. Que l’art judicieux
Doit offrir à l’esprit et reculer des yeux ?

Telle est la question que se posent les admirateurs de nos vieux peintres militaires. Pour l’éclaircir, nous allons examiner les principales représentations du combat autrefois et aujourd’hui, et tâcher de déterminer ainsi la beauté plastique de la lutte, les conditions de cette beauté, quelque chose comme l’Esthétique des batailles.


I

Pour voir les chefs-d’œuvre de l’art grec, primitif il faut prendre le train de Bavière, et pour voir ceux de l’âge d’or grec, le paquebot de Douvres. Munich possède les marbres d’Egine, et Londres les marbres d’Elgin. Mais une simple visite au vestibule de notre École des beaux-arts ou au Musée de sculpture comparée du Trocadéro suffit pour avoir une idée des premiers, et une station au rez-de-chaussée du Louvre pour apercevoir un spécimen des seconds. Or dans les uns et les autres, le sujet est un combat. Les figures qui ornaient les frontons du temple d’Egine étaient celles de guerriers grecs et troyens se battant sur le corps de Patrocle. D’autre part, celles qui remplissaient les métopes du Parthénon, enlevées à l’Acropole par lord Elgin, sont les images des Lapithes luttant contre les Centaures. Ainsi, dès les exemples les plus connus et les plus imposans de l’art antique, statues si l’on regarde le fronton d’Egine, hauts reliefs si l’on regarde les métopes du Parthénon, la lutte d’homme à homme nous apparaît comme une matière inépuisable aux appropriations du sculpteur.