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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/47

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III

Qu’il y ait une certaine grandeur dans le spectacle à vol d’oiseau d’une existence ainsi évoquée, nous ne songeons point à le nier ; et nous reconnaîtrons volontiers que cette espèce de détachement avec lequel Gœthe se contemple lui-même, que son indépendance à planer sur ses propres sommets, constituent la plus attirante originalité de son livre. Il y a peu d’hommes qui dominent la vie et leur vie : la plupart en sont esclaves, se débattent contre les filets où elle les a pris, pour se résigner à la fin, ou se bercer de quelques illusions plus ou moins artificielles. Leur histoire, c’est alors celle de leurs démêlés avec des ennemis ou des rivaux, ou de leurs luttes contre les circonstances extérieures, toujours plus fortes qu’eux : escarmouches sans résultat, batailles sans gloire. S’ils les racontaient, nous en verrions à peine surgir leur personnalité effacée ou vaincue : ils ne sauraient nous donner qu’un médiocre aperçu des hasards qui les gouvernèrent, des aventures dont ils furent les comparses ; et ils se noieraient dans les détails, au lieu d’en dégager l’image de leur développement. — Ici, rien de semblable : c’est un exemplaire choisi de l’humanité qui se forme et s’affine sous nos yeux ; en le suivant, nous nous élevons au-dessus du commun point de vue, nous « voyons » d’une hauteur inaccoutumée. C’est là, du moins, l’impression première que produit la lecture des Mémoires, celle qui a séduit tant d’esprits distingués, amoureux d’indépendance et de supériorité.

Mais en y regardant de plus près, des doutes nous viennent sur cette supériorité même : peut-être, plus apparente qu’on ne le croit d’abord, se trouve-t-elle dans le ton du récit plus que dans son inspiration vraie, dans l’art du conteur plus que dans son âme. Son vol est moins élevé qu’il ne le paraît : des liens qu’on finit par connaître l’attachent à la terre. Il semble, en effet, qu’un homme qui se juge de haut, en liberté d’esprit d’autant plus complète qu’il est décidé à s’absoudre, doive être nécessairement véridique. Non pas, bien entendu, qu’il soit astreint, vis-à-vis des autres ou de soi-même, à livrer les moindres secrets de son existence ou à la raconter avec une plate et banale exactitude : il a des droits au choix et à l’arrangement que nul ne songe à contester, et que Gœthe a affirmés dans un titre destiné, peut-on croire, à éviter les malentendus, bien qu’il prête à la double entente. Ce titre, qui devait être d’abord Poésie et Vérité, a été transformé par les éditeurs, pour des raisons d’euphonie, en