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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/457

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d’une déloyauté insigne, d’humeur à la fois souple et tyrannique, au demeurant vraiment artiste. Italien d’origine, façonné au goût français, il acclimata chez nous l’opéra florentin. Quinault est pour lui le plus docile des collaborateurs. Inaugurée en 1672 par les Fêtes de l’Amour et de Bacchus et Cadmus et Hermione, l’œuvre commune se continua par une série ininterrompue de succès jusqu’au Roland (1685) dont une scène, celle où le héros apprend par des bergers dansans l’infidélité d’Angélique, passa pour une merveille de l’art, et jusqu’à Armide (1686), le chef-d’œuvre, et dont le cinquième acte fut considéré comme un des plus beaux efforts du génie humain.

Tel qu’il nous apparaît dans ces modèles du genre, l’opéra consiste essentiellement dans l’emploi du merveilleux au théâtre. Quinault met à contribution la mythologie, la fable, l’épopée antique et moderne, le paganisme et la sorcellerie. Il y ajoute l’allégorie. La Discorde, la Haine, la Victoire, les Jeux, les Ris et les Plaisirs se mêlent aux fées et aux lutins, aux dieux de fleuves, aux divinités célestes, terrestres, infernales, dans la plus incohérente des mascarades. Les Métamorphoses d’Ovide lui fournissent la plupart de ses sujets ; il emprunte les autres à l’Arioste (Roland), au Tasse (Armide) et même à une vague tradition des romans de chevalerie (Amadis). Peu importent d’ailleurs les sources où il a puisé et les souvenirs qu’évoquent les aventures et les personnages qu’il met en scène. Pour lui la différence des temps et des pays, des climats et des civilisations n’existe pas. Ce n’est pas lui qui s’inquiéterait, comme un Corneille, de savoir si Andromède fut « blanche » ou « basanée ». Mystères de la vieille Égypte, claires légendes de la Grèce, prouesses héroïques du moyen âge, tout se confond dans une même teinte neutre, sous un vernis uniforme. — L’amour est l’unique ressort du drame, comme il est l’unique mobile des personnages et le thème unique du dialogue et de la déclamation. On sait assez de quels conseils est faite la morale amoureuse de Quinault : c’est une continuelle invitation à aimer, à profiter de la jeunesse, à suivre l’instinct en dépit des empêcheurs de s’aimer à la ronde.

Hélas, petits oiseaux, que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux !

Il est difficile de dissimuler plus de grossièreté sous plus de préciosité. Quand Boileau parlait de ces « lieux communs de morale lubrique, » il s’exprimait à son habitude avec une franchise ingénue, mais l’expression qu’il employait n’était pas trop forte. Encore si Quinault était un peintre de la passion ou seulement un poète de la tendresse ! L’art peut profiter de ce que la morale condamne. Si même