Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/306

Cette page n’a pas encore été corrigée


parce que ce n’est là qu’une promenade dans une forêt d’une foule d’hommes qui ne se voient ni ne s’entendent, exercice peut-être agréable et certainement stérile. Ce qu’il faut c’est donc, au lieu de tendre à l’anarchie, la combattre au contraire ou la prévenir. Ce qu’il faut c’est donner aux hommes la même méthode de penser, et par suite la même pensée, et par suite la même façon de vivre. Il faut tendre à l’unité, comme de Maistre le disait hier. Unité de pensée, unité de morale, unité d’efforts, c’est à la fois le but de l’humanité et à cette condition qu’elle peut marcher. Au fond le libéral est un sceptique. S’il ne tient pas à l’entente et à la discipline, c’est qu’il ne croit pas que l’humanité puisse gagner quelque chose à faire quelque chose ; car il doit bien se douter qu’en ordre dispersé elle ne fera rien. Quiconque croit à l’œuvre de l’humanité, quiconque croit un progrès possible, doit vouloir l’unité de plan, par conséquent l’unité de pensée et l’unité de foi. C’est là le fond même de la pensée d’Auguste Comte, comme c’est le contraire de la pensée de Constant, parce que Constant est un individualiste toujours sur la défensive, et Comte un concentrationniste décidé ; Constant un sceptique découragé, et Comte un optimiste et un progressiste résolu : si l’on veut encore, Constant un homme né protestant, et Comte un homme né catholique et qui au fond l’est toujours resté.

Mais entre unitaires il y a un désaccord possible. Les uns disent : « Il faut l’unité. Il la faut absolument, sous peine de mort, ou de régression indéfinie vers un état primitif inconnu, mais peu engageant. Mais cette unité, elle existe ; elle est forte. C’est le catholicisme. Il n’y a rien de plus unitaire au monde que la pensée catholique. Unité, continuité, c’est l’esprit même du catholicisme. Gardons le catholicisme, restaurons-le, restituons-le dans son intégrité. » D’autres disent : « Il ne faut pas attacher la cause de l’unité à celle d’un système qui est ruiné. Il ne faut pas la compromettre et la perdre en cette compagnie. Le catholicisme est condamné ; il l’est comme une conception du monde qui a reçu tant de démentis de l’expérience, qu’en écartant cette conception l’humanité a fini par réprouver l’esprit même du catholicisme, lequel était bon. Garder cet esprit, cela est possible, et même c’est ce que l’on peut faire de mieux, et même il n’y a pas autre chose à faire ; mais le garder pour coordonner et organiser une nouvelle conception générale des choses, laquelle aura pour elle l’autorité de l’expérience acquise, des lumières nouvelles que l’humanité s’est faite, voilà le but. » C’est une religion nouvelle à fonder, et c’est, dès le principe, dès ses commencemens, quoiqu’il ne prononçât pas encore le mot, ce qu’Auguste Comte a voulu faire.