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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/24

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de la betterave, — sans en souffrir, sans en convaincre et peut-être sans être convaincu, — avocat, parce que tout se plaide, et médecin, parce que tout se traite. On ne sent point, sous ces discours, l’intérêt vivant, directement atteint, directement en jeu : par ces discours, ce n’est point le pays vivant qui se manifeste, c’est un pays factice, plaqué sur l’autre qu’il étouffe ; un faux pays politiquant, représenté alors que le vrai ne l’est pas, et recrutant ses dignes « représentans », qui ne « représentent » que lui, en trois ou quatre métiers, dont c’est la spécialité de fournir des rhéteurs à tous les partis : avocats, médecins d’hommes ou de bêtes, professeurs, journalistes ou, plus vaguement mais plus noblement, publicistes.

Si les députés que nous avons, pour la plupart politiciens de carrière, nous représentaient réellement, c’est que nous serions — ce qui ne s’est jamais vu — toute une nation de journalistes, de professeurs, de médecins et d’avocats. Et si nous ne sommes pas cette nation, il y a dans la Chambre trop d’avocats, de médecins, de professeurs, de journalistes ; il y en a sans proportion aucune avec la place mesurée qu’ils occupent dans le pays, et ils ne nous représentent pas ; ils ne représentent que des politiciens comme eux. Le suffrage universel inorganique aboutit encore à ce résultat : il sophistique la nation, fausse le régime représentatif, inaugure le règne des politiciens.

Agent général à Paris des politiciens de son endroit, mandataire ou commissionnaire de X, Y, Z, coupé de toute communication personnelle et intime avec les électeurs qui l’ont nommé ou qui ont fait le simulacre de le nommer, le député ne représente, au faire et au prendre, que lui-même et son comité, son comité plus que lui-même. Et en quoi le représente-t-il ? Il chasse pour lui aux croix du Mérite agricole, aux palmes académiques, aux médailles, aux vases de Sèvres, et, quand il fait peur ou quand il a peur, à des subventions, à des allocations plus nutritives. Quel jour donnent audience les ministres et reçoivent les directeurs, c’est ce qu’il lui faut d’abord savoir. Il passe ses matinées en fiacre, ses après-midi à la Chambre. Il y expédie sa correspondance, y reçoit ses visites, déambule dans les couloirs et fait des apparitions en séance. Un huissier crie : « On vote, messieurs ! » Comment vote-t-on ? Blanc ou bleu ? Aux chefs du groupe d’en disposer. Et qui a fait de ceux-là les chefs du groupe ? Evidemment les membres de ce groupe. Mais comment s’est formé le groupe ?

Des députés venus de tous les coins de la France se sont associés sur une idée, le plus souvent très confuse et sous une étiquette, le plus souvent très élastique. Ils se sont classés, catalogués, comptés politiquement et économiquement. Les groupes ne sont