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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/237

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la nature exacte et les conditions, mais son existence même est hors de cause. C’est à nos yeux un fait important, et quand même notre présence à Kiel n’aurait pas eu d’autre résultat, il faudrait encore se féliciter de celui-là. Tout le monde, en France, est partisan de l’alliance russe : jamais, depuis bien longtemps, le sentiment national n’a été plus unanime. Cette unanimité n’est pourtant pas de date très ancienne. Il ne faut pas remonter bien loin pour trouver parmi nos hommes politiques d’autres tendances, sinon d’autres préférences, et certes les lumières de ceux auxquels nous faisons allusion ne peuvent pas être mises en doute plus que leur ardent patriotisme. Les traditions encore récentes de notre diplomatie ne sont pas tout à fait conformes à ses pratiques actuelles ; mais, bien loin de le lui reprocher, il convient, au contraire, de l’en féliciter. Bien des choses ont changé dans le monde depuis peu d’années : un gouvernement intelligent devait s’en apercevoir et modifier son attitude en conséquence. On n’a rien fait d’un côté pour nous retenir ou nous ramener, tandis qu’on a beaucoup fait de l’autre pour opérer avec nous un rapprochement qui était de plus en plus conforme à la nature des choses. L’instinct national a été plus rapide encore que l’évolution du gouvernement. Avant même que l’alliance ait été faite et cimentée comme elle paraît l’être aujourd’hui, il y a eu de la part du peuple lui-même un acte de foi vraiment spontané. Nul peut-être ne saurait dire au juste quelle pensée un peu confuse, quel espoir indéterminé, quelle suggestion obscure comme la plupart de celles qui viennent du destin, ont poussé en 1891 nos navires vers Cronstadt ; mais personne n’a oublié l’explosion d’enthousiasme qui a éclaté lorsqu’on a su comment ils avaient été reçus. Dès ce moment l’alliance était virtuellement faite ; il ne restait plus aux gouvernemens qu’à la conclure. L’avaient-ils fait ? Hier encore on n’en savait rien. Bien que la confiance populaire n’ait jamais été ébranlée, certains doutes, habilement propagés du dehors, commençaient à s’infiltrer dans les esprits. Les journaux étrangers affectaient, sous des formes plus ou moins enveloppées, de nous considérer et de nous présenter à nous-mêmes comme naïvement dupes d’une illusion. Les souvenirs du passé revenaient aux mémoires : que de fois n’avions-nous pas été déjà les victimes d’illusions de ce genre ! que de fois notre généreux abandon n’avait-il pas été mal récompensé ! Par une volte-face assez imprévue, ceux-là mêmes qui avaient le plus bruyamment, le plus théâtralement poussé à l’alliance, étaient les premiers à lui demander des comptes. Peut-être agissaient-ils ainsi par simple esprit d’opposition : ils étaient pour l’alliance aussi longtemps qu’ils croyaient pouvoir accuser le gouvernement de l’accueillir avec tiédeur, et ils changeaient, sinon de sentiment, au moins de langage, lorsqu’il devenait clair que le gouvernement y conformait sa politique générale. À leur tour, ils voulaient savoir si véritablement