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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/214

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Je lis entre les lignes de ce bon billet, et je me souviens d’un autre savant que j’aimais et admirais, lui aussi, avec des malédictions contre ses scrupules. J’ai conté jadis à cette place l’impatience de curiosité où nous mettait le grand et bon Mariette. Il parlait éloquemment, en conversation, des beautés poétiques et des mythes sublimes contenus dans ses papyrus. Enthousiasmés par ce qu’il en révélait, les auditeurs le pressaient : « Publiez ces merveilles », lui disait-on. « Non, faisait-il, elles ne sont pas au point. Nous sommes cinq ou six à les étudier, cela suffit. » Et il poussait parfois la logique de son sentiment jusqu’à réenterrer dans le sable des monumens qu’il avait découverts, pour les dérober à la badauderie dangereuse des profanes. Y aurait-il chez tout savant un Turc qui s’ignore, possesseur fier et jaloux d’un harem d’autant plus précieux que personne n’y peut pénétrer ?

Sérieusement, et sans l’ombre de raillerie, la science contemporaine a créé un type de savant admirable. Comme elle est devenue une religion, elle a fait des moines, liés par des vœux rigoureux ; ils ont le détachement du parfait cénobite, ils vivent de sa vie à la fois laborieuse et contemplative ; consacrés à la recherche de la vérité pure, tout ce qui n’est pas elle ne compte pas pour eux. Nous sentons la grandeur et la beauté morale de cette discipline, mais notre besoin de communication a aussi ses droits. Il y avait probablement de très bons prêtres à Eleusis ; cependant la foule des non-initiés devait leur reprocher quelquefois leur obstination à garder pour eux seuls les mystères divins. Les cultes d’initiés ne tiennent pas longtemps contre la soif de connaissance innée dans tous les hommes.

Quoi qu’il en soit, un étrange phénomène s’est produit à la suite de l’entrée en religion des philologues et de leur divorce avec la littérature séculière. Les études romanes occupent une élite active, nombreuse, incomparablement plus nombreuse que celle d’il y a cinquante ans. Elle se recrute chaque année dans l’École des Chartes, le bon séminaire où l’on garde l’âme de « douce France ». — A quoi sert-il ? demandent parfois les philistins ; et ce seul mot est le meilleur titre de noblesse de la chère École, l’École nationale par excellence. Les publications, — je dis mal : les impressions de documens et de travaux relatifs au moyen âge nourrissent à elles seules une légion de typographes : mémoires de l’Académie des inscriptions, bulletins des écoles et des sociétés savantes, revues spéciales, thèses, leçons, correspondances françaises ou internationales ; on en remplirait tous les ans une vaste bibliothèque. Bref, le courant de 1830 apparaît comme un mince filet d’eau quand on le compare à la nappe vaste et profonde qui