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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/12

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sur les causes et sur les remèdes. De ce que « cela s’en va » on a donné mille raisons, mais, à notre avis, pas une bonne.

Quand on s’en prend aux personnes, on se trompe. Ce n’est pas la faute de tel ministre, puisque les cabinets se suivent, ne se ressemblent pas, et que, néanmoins, plus ils changent, plus « tout continue d’aller mal. » Ce n’est pas davantage la faute de tel Président, — s’il est permis de « découvrir l’exécutif » lorsqu’il s’est découvert lui-même, — puisque les Présidens passent, sentent le danger et n’y peuvent rien. Ce n’est pas la faute de telle institution prise à part, ni celle du Sénat, ni celle de la Chambre des députés ; du moins ce n’est pas directement leur faute, puisque, Sénat et Chambre, ils sont ce qu’ils peuvent être. Ce n’est pas notre faute, à nous citoyens, une faute personnelle à chacun de nous, car, après que nous avons voté de notre mieux, — c’est-à-dire contribué à choisir pour nous représenter le candidat le plus digne et le plus capable, — nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Ce n’est pas la faute de tel ou tel article de la Constitution, puisqu’on l’a déjà révisée et qu’on ne nous a pas guéris. Enfin, ce n’est pas la faute de celle Constitution dans son ensemble, d’une combinaison défectueuse des différens pouvoirs publics en France, du mauvais arrangement constitutionnel de février-juillet 1875, puisque ce trouble des fonctions de gouvernement ne s’arrête point aux frontières ; qu’il paraît être épidémique ; et que toute l’Europe en est travaillée, ou, si ce n’est toute l’Europe, assurément tout l’occident de l’Europe.

Les causes qu’on indique à l’ordinaire, et dont nous venons d’énumérer quelques-unes, sont donc ou trop locales pour ce mal général ou trop superficielles pour ce mal profond. Ceux-là seulement qui ne réfléchissent pas prennent pour des incidens d’un jour des faits d’une extrême gravité. Si ces faits ne sont pas tant des causes que des conséquences, la vraie cause, il faut la chercher plus avant, plus haut et plus loin. Il faut avoir sans cesse présent ce caractère européen et l’on peut dire quasi universel, quant à la civilisation politique, de la crise actuelle, qui ne se borne pas à être une crise de la République française, pas même une crise du parlementarisme, qui est — ni plus ni moins — une crise de l’Etat moderne. Sans doute, voici venir partout en Europe, à une échéance qui s’approche, la « faillite du parlementarisme » sous la forme où nous le connaissons ; et, cette fois, il n’y aura pas à épiloguer : ce sera bel et bien une « faillite », puisqu’il y avait bel et bien des engagemens pris. Mais il y a plus, et c’est de ce point qu’il faut partir : nous sommes en face d’une crise de l’Etat moderne ; nous y sommes en proie. Nous sommes