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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/959

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assez vraisemblables pour qu’on les regarde comme certaines. Les Japonais comptaient sur la victoire, et la preuve en est dans la manière dont ils ont déclaré la guerre : cependant, elle a dépassé leur espérance et provoqué parmi eux un enthousiasme qui ne connaît plus de bornes. Ces peuples d’Extrême-Orient sont à la fois très vieux et très jeunes. Ils ont accumulé, pendant des siècles, de longues réserves d’activité, et lorsqu’ils sortent de leur sommeil, comme l’a fait le Japon, ils montrent les qualités et les défauts des races pour lesquelles tout est nouveau. Ils ont une vivacité d’impressions extrême ; ils croient tout gagné dès qu’ils ont renversé les premiers obstacles, et il devient également impossible de mesurer la portée de leur action future et la force de résistance qu’ils pourront rencontrer. Cette résistance viendra surtout de la mauvaise saison : on est à l’entrée de l’hiver, et l’hiver est très rigoureux dans la Chine du Nord et du Centre. Si le climat ne devait pas opposer bientôt aux Japonais des difficultés peut-être insurmontables, ils n’hésiteraient certainement pas à marcher sur Pékin. Il y a bien l’armée de Li-Hong-Tchang, mais elle est peu nombreuse, et on pourrait la tourner. D’ailleurs, la confusion est partout en Chine, et cet immense mais immobile empire, atteint d’un choc inopiné, ne s’est pas encore remis de l’émotion qu’il en a éprouvée. Le prince Kong, qu’on a, rappelé à la tête des affaires, a montré autrefois de l’habileté et de la vigueur : malheureusement il est vieux, Li-Hong-Tchang l’est aussi, et ce n’est pas au milieu d’événemens aussi graves qu’on improvise des moyens de salut, lorsqu’on a négligé d’avance de rien prévoir et de rien préparer. L’hiver seul pourra sauver le gouvernement chinois d’une infortune plus grande. On avait annoncé, il y a quelques jours, l’embarquement d’une seconde armée japonaise qui menaçait un point indéterminé de la Chine. Où allait-elle débarquer ? Tout le monde se le demandait avec anxiété. Mais on n’en a plus entendu parler, ce qui donne à croire qu’elle a été dirigée sur la Corée, afin de renforcer les premières troupes qui ont déjà remporté de si brillans succès. Ce n’est plus Pékin qui est menacé, mais Moukden. Moukden, capitale de la Mandchourie, est une ville très importante par elle-même, et plus encore par le prestige des souvenirs qui s’y rattachent. Contenant le berceau et les tombeaux de la dynastie actuelle, elle est revêtue, à ce titre, d’un caractère religieux. Un coup porté sur Moukden n’aurait pas les conséquences matérielles d’une agression directe sur Pékin, mais l’effet moral n’en serait pas moins très considérable. Or, on ne voit pas aujourd’hui ce qui empêcherait les Japonais d’y parvenir.

Les nouvelles d’Extrême-Orient ont produit en Occident une double impression : sur les imaginations, qui se sont un peu exaltées, et sur les intérêts qui se sont assez sérieusement alarmés, au moins dans certains pays.