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qu’une condition intérieure du bon fonctionnement d’un gouvernement. Cette question une fois réglée, il en reste beaucoup d’autres. La première de toutes est de savoir quelle attitude le ministère compte prendre à l’égard des théories socialistes et collectivistes qui font tant de bruit sur les bancs de l’extrême gauche au Palais-Bourbon. Là est le danger de l’avenir. M. Poincaré a mis une vigueur extrême à repousser ces doctrines funestes, et il s’est élevé jusqu’à l’éloquence pour défendre la propriété individuelle contre les sophismes de la nouvelle école. Il a déclaré que c’en était fait de la civilisation et de la patrie si ces systèmes venaient à prévaloir. On peut donc croire que le gouvernement les combattra, les réfutera, les repoussera lorsqu’ils se produiront devant la Chambre, où ils ont pu jusqu’à ce jour s’étaler presque impunément. Il faut savoir gré à M. le ministre des Finances de ce qu’il y a eu de décidé et de décisif dans ses paroles. C’est sur lui, si le cabinet échappe, comme cela est probable, aux premiers assauts dont il va être assailli, que portera le poids des principales discussions qui vont se poursuivre jusqu’à la fin de l’année, et même après cette date si le budget n’est pas encore voté le 31 décembre. Il aura besoin de beaucoup de forces, de présence d’esprit et de courage. Le budget de 1895 est le premier que la Chambre actuelle est appelée à discuter : aussi est-il naturellement devenu le rendez-vous de toutes les chimères qui s’agitent dans les esprits sans avoir encore pu se faire jour à la tribune. Chaque ministre devra donner à tour de rôle, mais le ministre des Finances sera continuellement sur la brèche. Lui aussi aura des conceptions personnelles à défendre, et il a annoncé qu’il les défendrait contre toutes les résistances et contre toutes les surenchères. C’est l’attitude qui convient à un ministre digne de l’être. Mais M. Poincaré triomphera-t-il de toutes les objections qui se dressent déjà devant lui ? Il a essayé de réfuter dès maintenant celles que M. Léon Say a présentées ici même, dans un article qui a produit une grande impression : on nous permettra de croire qu’il n’y a pas réussi. Au surplus, le moment n’est pas venu d’analyser et de discuter son budget. Disons seulement qu’il contient deux réformes importantes. L’une provient de l’initiative personnelle de M. Poincaré : c’est celle qui introduit l’impôt progressif en matière successorale ; elle appelle toutes les critiques dont ce genre d’impôts a toujours, et très justement, été l’objet. L’autre est un legs non exécuté des assemblées et des ministres précédens : c’est la réforme de l’impôt des boissons. M. Poincaré, en la présentant, sera-t-il plus heureux que ses devanciers ? Souhaitons-le, car il serait temps d’en finir avec cette question éternellement pendante sur tous nos budgets, et qui en encombre ou même en obstrue la discussion. Mais, ici encore, il faut s’attendre à de grosses difficultés. La réforme des boissons ne peut se faire qu’avec un accroissement notable de la taxe sur l’alcool, et M. Poincaré propose en effet de l’élever d’un