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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/944

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il s’est cru tenu par sa conscience à exposer toujours les faits tels qu’ils étaient, et par là il s’est attiré cette averse d’injures. »

Griswold était, on le voit, un excellent homme, qui plaçait seulement le respect de la vérité avant le respect de l’amitié, et avant celui de la mort. Ses intentions étaient si pures qu’il a légué, en mourant, à son fils, pour en témoigner, tous les documens qu’il avait eus en main et dont il avait tiré sa biographie. Ce sont ces documens que vient de publier, sur la demande du fils de Griswold, la Century de New-York, en trois grands articles abondamment pourvus de notes et de commentaires. Ou plutôt, comme on pense bien, ce n’est pas l’ensemble de ces documens, mais uniquement ceux d’entre eux qui, dans l’esprit de M. William Griswold, pouvaient servir à justifier son père. Nous avons devant nous les pièces d’un procès, et non pas, malheureusement, d’une biographie.

Mais telles qu’elles sont, ces pièces offrent assez d’intérêt pour mériter d’être examinées. Un biographe américain de Poe, M. Georges Woodberry, qui s’est chargé de les présenter aux lecteurs de la Century, les déclare « amplement suffisantes pour établir la véracité parfaite et la parfaite bonne foi de Griswold ». Et il ajoute « qu’on n’aurait pas eu de peine à en faire un usage plus fâcheux encore pour la mémoire de Poe ». Essayons donc à notre tour de les interroger, non point certes pour y chercher de nouvelles accusations contre Poe, ni moins encore pour y chercher de nouvelles preuves de l’innocence de son trop fameux biographe, mais parce que nous ne pourrons manquer d’y trouver des renseignemens précieux sur la vie et le caractère de l’un des plus remarquables écrivains de notre temps, et peut-être du plus étrange de tous.

L’occasion eût été bonne, sans doute, pour rappeler aux lecteurs français la grandeur, la variété, la singularité de son génie. Je crains que les traductions mêmes de Baudelaire, si parfaites qu’elles soient, n’en donnent pas assez l’idée. Trop de part y est réservée à des contes simplement ingénieux, comme le Scarabée d’Or ou la Lettre volée, ou à d’autres simplement bizarres, comme la plupart de ceux du second volume. Les plus beaux contes de Poe, ceux qui doivent leur beauté à la force d’expression des images et à la prodigieuse, à la surnaturelle harmonie du style, ne peuvent guère, malheureusement, être appréciés que dans le texte anglais. Peut-être sont-ils plus difficiles à traduire encore que les Poèmes, dont M. Mallarmé nous a donné naguère une traduction excellente, reproduisant à merveille la couleur, le rythme et jusqu’à la mélodie de ces vers, les plus magnifiques, à mon gré, de tous ceux qui existent dans la langue anglaise. Ce sont des chefs-d’œuvre d’émotion et de musique : à eux seuls, ils suffiraient pour la gloire d’un écrivain. Mais dans l’œuvre de Poe ils ne tiennent qu’une petite place, et le même homme qui les a composés a inauguré en outre