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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/928

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et des deux mains, le filage, le rayonnement, la carte à l’œil, le four de la cage éclipsée, l’escamotage d’une muscade et d’un œuf, etc. Chacun de ces tours, qui dure une seconde, souvent moins, a été détaillé par une douzaine d’épreuves ; l’escamotage d’un œuf, dont la durée exacte a été d’une seconde et demie, peut être étudié dans une série de quinze photographies, dont chacune est si complète et si précise qu’il semble que l’artiste a posé pour l’exécuter.

Quand on examine cette petite collection photographique, on est frappé de ne pas y retrouver les illusions si puissantes qui naissent du tour exécuté devant les yeux ; en regardant par exemple les nombreuses images qui indiquent la position des mains dans un saut de coupe, on saisit le mécanisme de cette opération compliquée mais on ne comprend pas comment cette opération a pu produire une illusion quelconque. Cette série photographique a même révélé à M. Raynaly, qui avait exécuté le tour, un détail dont il ne se doutait pas ; pendant le saut de coupe, qu’il exécute en quinze centièmes de seconde environ, une de ses mains se porte au-devant des cartes et forme écran ; le tout est si rapide que le spectateur ne s’en aperçoit pas ; il est plus curieux que l’artiste lui-même ne s’en soit pas aperçu.

La photographie de l’escamotage d’un œuf donne aussi des résultats fort curieux ; on peut suivre attentivement les attitudes successives des mains faisant le simulacre de passer l’œuf de la main droite dans la main gauche, et on n’a, à aucun moment, l’impression que le passage a effectivement lieu. On est même surpris de s’apercevoir que le mouvement simulé ne ressemble que de loin au mouvement réel ; dans aucune des images les mains n’ont la position réelle qu’elles devraient avoir pour saisir un objet ; le tour est exécuté si vivement qu’une imitation grossière suffit pour donner l’illusion.

Si l’épreuve photographique détruit si complètement l’illusion, c’est parce qu’elle supprime tous les facteurs de l’erreur que nous avons énumérés : la vitesse du tour, le boniment de l’artiste, les manœuvres qui ont produit un déplacement ou une diminution de l’attention, etc. ; grâce à la photographie, nous pouvons faire le départ entre ces deux élémens de toute perception que l’on confond si souvent l’un avec l’autre : la sensation brute et l’interprétation de l’esprit.


ALFRED BINET.