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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/920

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triage ; des sensations innombrables font vibrer sans relâche nos organes des sens ; nous négligeons la plupart parce qu’elles n’offrent aucun intérêt ; notre attention se fixe seulement sur quelques-unes, les sensations significatives ; celles-là seules franchissent le seuil de la conscience claire, deviennent, l’objet de nos raisonnemens, nous suggèrent des souvenirs et jouent un rôle dans notre vie intérieure. Bien que chacun de nous ait une orientation particulière de son attention, que celui-ci regarde davantage les formes, cet autre les couleurs, et ainsi de suite, il y a certaines règles de perception qui sont générales ; a priori, on peut désigner tels objets qui certainement attirent tous les regards, certains autres qui ne se sont perçus que du coin de l’œil, négligés et vite oubliés. La prestidigitation connaît cette uniformité de réactions devant les mêmes spectacles ; elle la connaît et en profite ; quand il y a un intérêt majeur à ce que certaine particularité d’un tour ne soit point remarquée, même en pleine lumière, on s’arrange pour déplacer les regards au moment décisif vers un autre point, ou bien ou donne à la manœuvre qu’il faut cacher une apparence de simplicité, un caractère d’insignifiance, qui produisent un relâchement de l’attention. Déplacer l’attention et l’amortir, tels sont les deux moyens principaux par lesquels on réussit à rendre invisible un spectacle visible pour tous les yeux.

1° Le déplacement de l’attention sera facile à comprendre au moyen de quelques exemples.

Quand tous les yeux des spectateurs sont fixés sur l’artiste, celui-ci peut déplacer tous les regards vers un point, en regardant lui-même ce point sans affectation ; s’il se tourne vers la droite, tous les spectateurs regarderont docilement dans ce sens ; il est bien entendu qu’il ne doit pas exécuter ce mouvement avec trop de vivacité ; le mieux est de prendre un temps, et de se tourner avec lenteur et naturel. C’est l’a b c du métier. Si l’on veut faire un tour avec la main droite, on se tourne vers la gauche ; pour dissimuler un mouvement de la main gauche, on se tourne vers la droite, et la mimique de la physionomie, ainsi que toute l’attitude du corps, indiquent au spectateur la direction dans laquelle il doit porter son attention.

Le fait seul de parler produit un déplacement particulier de l’attention. M. Max Dessoir en a fait la remarque. Quand l’artiste prend un paquet de cartes sans rien dire, on regarde ses mains ; dès qu’il parle, les regards se portent sur la figure et quittent ses mains, qui peuvent en profiter pour exécuter des actes que personne ne surveillera.

Le déplacement des yeux et de l’attention est encore plus