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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/91

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théâtrale, mais avec un feu et une émotion qui saisissaient les foules. C’est ce qui le perdit.

Nous marchions en tête de notre colonne, le général, le lieutenant-colonel d’infanterie Thomas, le commandant Gobert, de la garde nationale, le capitaine de Mangin, de l’état-major de l’armée, et moi. Les barricades que nous avions reçu mission d’enlever étaient tout à fait primitives. De ce côté de Paris, les insurgés s’étaient bornés à fermer les grilles des barrières qui donnaient accès dans la ville et à amonceler derrière ces barrières des omnibus, des voitures de maraîchers, des monceaux de pavés. Des hommes armés montaient la garde pour ne laisser entrer ni sortir personne. Lorsque nous arrivâmes à la barrière Saint-Jacques, la première qui se trouvait sur notre chemin, le général entra aussitôt en pourparlers avec quelques délégués des insurgés qui paraissaient comme lui animés d’intentions pacifiques. On nous ouvrit la grille, on fit cercle autour de nous, et notre chef prit la parole en termes très concilians ; il annonça que le gouvernement, touché de la misère des ouvriers, venait d’abaisser le prix du pain, et il termina en demandant nettement que le terrain fût déblayé de tous les obstacles qu’on y avait accumulés.

L’effet de cette harangue vibrante fut immédiat. Les pauvres diables, qui s’attendaient en nous voyant venir à recevoir et à rendre des coups de fusil, furent enchantés d’en être quittes pour la peur. Il y avait parmi eux quelques anciens soldats. L’uniforme du général, sa crânerie, son langage paternel, les touchèrent jusqu’aux larmes, larmes de misère et de faim autant que d’émotion. En quittant la barrière, nous pûmes annoncer au gouvernement que la barricade n’existait plus, qu’à cette entrée de Paris la circulation était rétablie.

Cette victoire si prompte et si facile porta au comble la confiance que le général avait naturellement en lui-même : il se crut plus que jamais en mesure d’obtenir toutes les capitulations. Cependant nous avions reçu, chemin faisant, un avis qui était de nature à nous faire réfléchir. Pendant que nous longions les boulevards extérieurs dans la direction de la barrière d’Italie, j’occupais l’extrême droite de la tête de colonne. Tout à coup un ouvrier, qui nous avait suivis, s’approcha de moi et me dit à voix basse : « Prenez garde. Vous venez d’être bien accueillis tout à l’heure. Vous aviez à faire à de braves gens. Il n’en sera pas de même à la barrière d’Italie. Il y a là des repris de justice qui vous feront certainement un mauvais parti. Surtout n’entrez pas dans la barricade : il vous en coûterait cher. »