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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/80

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du sort d’une masse inerte sans cohésion et sans force de résistance. La jeunesse des écoles fut naturellement entraînée par le mouvement. Elle défit la monarchie avec autant d’entrain qu’elle en avait mis à la faire en 1830. L’Ecole polytechnique, encore très populaire, donna le branle. Quelques élèves de l’École normale descendirent par une échelle qu’on leur avait apportée du dehors, pour se joindre aux insurgés.

Tout va très vite en temps de révolution. Du jour au lendemain, ces révolutionnaires de la veille se trouvèrent transformés en défenseurs de l’ordre. On avait eu besoin d’eux pour démolir : leur concours fut encore plus nécessaire pour raccommoder l’édifice social compromis. Nulle force publique n’existait plus. Les gardes municipaux, traqués par les émeutiers, réduits à couper leurs moustaches pour n’être pas reconnus, avaient disparu. Les soldats s’étaient débandés en levant la crosse en l’air. Il ne restait pas dans Paris un seul régiment pour rétablir l’ordre.

La popularité des écoles sauva tout. On put confier à une poignée de jeunes gens la garde de la capitale ; on en expédia même quelques-uns au dehors avec des missions de circonstance. Deux de nos camarades, Beulé et Moreau-Duviquet, fort inégaux en mérite et en distinction, remplirent dans le Nord les fonctions de sous-préfets. Par une singulière ironie du sort, Beulé, qui devait finir sa vie au service de l’ordre moral, prit ses premières leçons de politique à l’école de Delescluze.

Une autre fonction me fut dévolue. Un ordre du gouvernement m’adjoignit comme secrétaire à deux ingénieurs envoyés en mission pour rétablir la circulation sur la ligne du chemin de fer de Paris à Rouen. La création de cette ligne toute récente avait beaucoup ému la batellerie de la Seine, dont elle ruinait le commerce. Le premier effet de la révolution ayant été de suspendre un peu partout l’action de la force armée, les bateliers avaient profité de l’interrègne pour satisfaire leurs rancunes. Sur plusieurs points on avait mis le feu aux gares et déplacé les rails : il s’agissait de réparer ces dégâts et d’en prévenir le retour en arrêtant les incendiaires.

Nous partîmes des Tuileries dans l’attirail le plus étrange. Les deux ingénieurs et moi, nous prîmes place dans une des voitures de la cour que le gouvernement mettait à notre disposition. Derrière nous venaient quelques officiers et un médecin militaire en uniforme ; puis, dans de grands omnibus, quelques centaines de Parisiens, les futurs gardes mobiles, en costume de travail, presque tous en blouse. Tous portaient des fusils abandonnés par les régimens de ligne qui avaient fraternisé avec l’émeute. Un