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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/769

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de plus contre l’Angleterre dans la balance de l’Amérique, où toutes les puissances inférieures par leur commerce à la Grande-Bretagne ont intérêt de se réunir contre la France. Mais il n’est point fait mention dans les instructions du duc de Nivernais, ni de l’une, ni de l’autre de ces propositions, et elles ne renferment que des ordres vagues par lesquels il lui est enjoint de sonder Votre Majesté sur ce qu’elle pourrait désirer à ce sujet. »

Tout s’explique. Frédéric, prévenu de ces propos vaguement tenus dans le conseil de Louis XV et espérant trouver dans la conversation du duc de Nivernais quelque allusion à ce manque de tact et d’esprit, avait préparé une réplique qu’il trouvait piquante. L’occasion ne s’étant pas présentée de la placer, il n’a pas voulu en priver la postérité, il la lui a donc léguée comme sa réponse à l’argument le plus fort qu’eût apporté à Berlin l’envoyé de France. Et voilà justement, quand on est roi, comme on écrit l’histoire !

Lorsque Frédéric apprit que le départ du duc de Nivernais était enfin résolu, on raconte qu’il lui échappa de dire publiquement et en pleine table : « Je parie que Nivernais retournera juste aussi savant qu’il est venu [1]. » C’était une erreur. Nivernais n’était pas encore sorti de France, qu’atteint d’un accès de fièvre (mal auquel il était sujet) il revenait à Paris pour se faire soigner. Puis, quand il fut remis et en état de faire le voyage, il dut prendre tant de ménagemens pour sa santé et subir tant de retards par suite du mauvais état des routes, qu’il n’arriva à Berlin que le 12 janvier de la nouvelle année. Trois jours après, avant même qu’il eût remis ses lettres de créance, un fait s’était passé qu’on devait lui apprendre et qu’on ne pouvait pas même lui laisser ignorer. Pas plus tard que le 16 du même mois, on procédait, au palais de Westminster à Londres, dans le cabinet de lord Holderness, à la conclusion d’un traité de neutralité et d’alliance entre Leurs Majestés Britannique et Prussienne, et l’instrument, dûment signé par les plénipotentiaires, n’attendait plus que les ratifications royales.


DUC DE BROGLIE.

  1. Ce propos, prêté à Frédéric, se trouve dans une lettre de Marie-Thérèse à Stahremberg, 22 novembre 1755. — L’Impératrice paraît, d’après cette dépêche, avoir eu connaissance des instructions données à Nivernais, et elle exprimait l’espérance que le roi de Prusse n’en serait pas content. « Il serait étrange, dit-elle, qu’il ne se commît pas quelque faute pendant le séjour du duc de Nivernais à Berlin. »