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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/767

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négocier avec les deux cours, sans tromper ni l’une ni l’autre. De plus, pour être à la fois efficace et sincère, l’interrogation posée à Frédéric devait être pressante, de nature à le mettre dans l’embarras de garder une situation équivoque. Il fallait, en un mot, lui adresser, sous une forme courtoise, une véritable sommation à sortir d’un silence suspect, et c’était le cas de lui laisser deviner que, s’il continuait à se réserver, on saurait se passer de lui et au besoin se pourvoir ailleurs.

Mais pour marquer ces nuances de langage qui n’étaient pas sans délicatesse, il aurait fallu que le ministre se donnât la peine et fût en état de prendre la plume pour rédiger l’instruction lui-même. Rouillé, se méfiant non sans raison de son inexpérience, jugea plus commode et plus sûr d’en abandonner la composition à des commis qui, nullement au fait de la complexité de la situation, crurent à leur tour ne pouvoir mieux faire que de suivre des traditions séculaires et d’emprunter les formules en usage de longue date dans les chancelleries.

Aussi la pièce, conçue d’ailleurs en termes vagues, verbeux et incolores, après un exposé inutile et des griefs reprochés à l’Angleterre, passe immédiatement à un véritable réquisitoire contre la triple alliance formée par l’Angleterre, la Russie et l’Autriche, et c’est cette dernière puissance qui, mise en cause plus que toute autre, est accusée d’avoir soufflé et d’attiser le feu de la guerre pour préparer sa revanche à la faveur du trouble général. C’est contre l’Autriche bien plus que contre l’Angleterre que Frédéric doit être engagé à renouveler le traité de 1741, rendu plus que jamais nécessaire par des circonstances analogues à celles qui l’ont fait conclure. C’est contre l’Autriche qu’il doit, de concert avec la France, former une ligue composée des princes indépendans de l’Empire, de la Suède, du Danemark, de la Pologne (si on peut l’affranchir du joug de la Russie) et de la Porte (si on peut la tirer de son engourdissement). C’est un vrai branle-bas à susciter contre l’héritière de Charles-Quint. A cela près, rien de pressant ni de net dans les demandes à faire à Frédéric. Aucun acte significatif, encore moins aucun concours militaire, n’est positivement réclamé de lui. C’est une simple signature à reproduire au bas d’un traité assez vague et qui ne l’avait, on le sait, jamais gêné ; et cette marque d’intérêt est sollicitée comme une faveur qu’on attend, non comme une mesure dictée par un intérêt commun, ou une dette de reconnaissance à acquitter. Le tout accompagné de protestations d’amitié qui, trop affectées pour être sincères, ont l’air plutôt dictées par le désir de ménager un tempérament irritable que par un espoir sérieux de réciprocité.