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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/753

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rendrait responsable, et dont il finirait par être le bouc émissaire. « Est-ce vous, dit-il à sa protectrice, qui m’avez proposé au roi pour recevoir cette confidence ? — Non, dit-elle, c’est bien le roi qui vous a choisi lui-même de préférence à tous ses ministres, parce qu’il connaît leurs préjugés contre la cour de Vienne. » Une marque de confiance était alors regardée comme un ordre auquel on n’était pas libre de se soustraire. Bernis essaya pourtant encore de détourner le calice. Il représenta à la marquise les dangers auxquels pouvait exposer (quels qu’en fussent le caractère et le succès) la négociation qu’il était encore temps de ne pas ouvrir. Si l’Autriche était sincère dans ses offres d’alliance et réussissait à se faire écouter, c’était le renversement de toutes les traditions de la politique française, probablement une guerre générale, peut-être le fléau d’une guerre de religion, suite possible du trouble que causerait aux Etats protestans l’union des deux grandes puissances catholiques. Si ce n’était qu’un leurre pour gagner du temps et brouiller les cartes, le roi de Prusse ne manquerait pas d’en être averti et trouverait là le prétexte qu’il cherchait pour prolonger l’inaction dont on avait tant de peine à le faire sortir. La France restait alors sans allié. Il peignait ce tableau avec une sorte de chaleur quand la porte s’ouvrit et le roi entra. « Eh bien ! dit-il brusquement, qu’est-ce que vous pensez de la lettre du comte de Stahremberg ? » Bernis dut reprendre sa démonstration, non sans quelque trouble, car il se trouvait pour la première fois en tête à tête avec le roi pour parler d’affaires. Il fut pourtant écouté jusqu’au bout, mais avec des marques visibles d’impatience. Quand il eut fini : « Je vois bien, dit le roi, d’une voix contrainte, que vous êtes, comme les autres, l’ennemi de la reine de Hongrie. Il faut donc faire un beau compliment à M. de Stahremberg et lui dire qu’on ne veut rien écouter ! » Un courtisan qui sait son métier ne se méprend pas sur les marques du déplaisir d’un maître. Bernis comprit qu’il y avait autant d’inconvénient pour lui à se dérober que de péril à s’engager ; il revint donc adroitement sur ses pas, et convint qu’il pouvait y avoir avantage à connaître les intentions de la cour de Vienne, à la condition de prendre bien garde à la réponse qui y serait faite. Le front du roi se dérida alors, et sans laisser à Bernis le temps de respirer, il le chargea de recevoir cette communication, seul avec Mme de Pompadour, qui ne devrait assister qu’à la première conférence. Tous les efforts de Bernis pour obtenir qu’au moins un des ministres lui fût associé et partageât avec lui la responsabilité furent inutiles ; le roi ne voulut rien entendre ; il ne consentit qu’à constater par écrit que c’était en