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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/752

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France qui est bien fait pour représenter la plus aimable nation du monde. » Et il ajoute : « Je le verrais encore plus souvent, s’il n’avait pas un si bon cuisinier et moi un si pauvre estomac. » C’est là un détail qui, comme on sait, a toujours tenu une assez grande place dans une ambassade et, en ce point, comme à l’égard de beaucoup d’autres du même genre qui ne sont pas non plus à négliger, Bernis sut (ce que souvent ont peine à apprendre ceux à qui la fortune est venue tard) mettre le train de sa maison sur un pied d’élégance et d’abondance sans faste. « Ma maison, écrivait-il à son ami Paris Duverney, est décente et bien meublée, on n’y trouve rien qui sente le cadet de Gascogne, mais je tache aussi qu’elle soit bien rangée. » Bref, quand il revint à Paris, ses preuves étaient faites, non de génie assurément (le défaut de génie ne le distinguait d’aucun des conseillers de Louis XV), mais d’une capacité suffisante pour qu’il pût prétendre à tous les emplois et pour être consulté avec fruit sur toutes les affaires importantes. Tous les ministres, quelle que fût la diversité de leurs opinions, le belliqueux d’Argenson comme les pacifiques Machault et Rouillé, lui témoignaient les mêmes égards, et le roi lui savait un gré particulier d’avoir su, en s’arrêtant à Parme sur la route de Venise, gagner le cœur de l’infante, sa fille favorite [1].

On parlait déjà assez couramment de lui pour remplacer Rouillé aux affaires étrangères, et personne n’aurait témoigné de surprise de cette préférence ni n’eût été tenté de s’en plaindre. En attendant ce poste élevé auquel on le croyait destiné, il venait d’être appelé à l’ambassade d’Espagne, où il avait une mission importante à remplir. Il devait décider Ferdinand VI à sortir d’une neutralité malveillante où il tendait à se renfermer, sous l’influence d’un ministre anglais, secondé par une reine portugaise. Ses préparatifs de départ étaient déjà faits, quand Mme de Pompadour lui fit dire de venir le lendemain à dix heures chez elle, sans y manquer, et à peine entré lui tendit le billet du comte de Stahremberg.

S’il dit vrai, à peine y eut-il jeté les yeux qu’il devina de quoi on voulait l’entretenir, et son effroi égala sa surprise : « Je ne vis, dit-il, dans ce commencement de négociation, qu’un piège tendu au roi ; et il ajoute ingénument : un écueil fort dangereux pour ma fortune et mon repos. » C’était s’engager dans une ténébreuse affaire, hérissée de difficultés, propre à exciter contre lui des préventions de toute sorte, grosse peut-être de désastres dont on le

  1. On sait que l’amitié qu’elle lui témoignait fut assez marquée pour avoir donné lieu à quelques plaisanteries médisantes. Michelet n’a pas manqué d’enregistrer cette fable calomnieuse parmi toutes les autres dont son récit du règne de Louis XV n’est que la collection.