Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/750

Cette page n’a pas encore été corrigée


ecclésiastiques les moins édifians, mais qu’on avait pourtant d’assez fortes raisons pour lui refuser. Il courait risque de languir longtemps dans la foule obscure des solliciteurs : une réplique heureuse l’en fit sortir. Tout le monde connaît son piquant entretien avec le cardinal de Fleury. « L’abbé, dit le ministre nonagénaire, avec cette confiance dans l’avenir qu’ont parfois ceux qui ont dépassé la limite ordinaire de la vie humaine, vous n’aurez rien de mon vivant. — Eh bien, monseigneur, j’attendrai, » répond sans sourciller le jeune candidat. D’un mot il avait mis les railleurs de son côté, et intéressé tout le public et surtout le public féminin à son sort.

Des parens qui ne le connaissaient pas la veille, mais parmi lesquels il fallait compter des dames du plus grand monde, s’aperçurent, ce jour-là, que ce cousin avait l’esprit vif, était bien fait de sa personne, de manières agréables, et s’étonnèrent que ces mérites, joints à l’honneur d’être leur allié, ne parussent pas suffisans pour lui valoir un évêché ou une riche abbaye. Le sentiment de cette injustice, aidé par l’esprit de fronde qui commençait à régner dans toutes les classes, fut certainement pour beaucoup dans le succès exagéré qu’on se plut à faire à des productions littéraires d’un tour facile et d’une grâce molle, dont toute la saveur a disparu avec le milieu factice qui les avait inspirées. Il n’en fallut pas davantage pour faire entrer le jeune poète à l’Académie, avant l’âge de vingt-neuf ans. « Toute la bonne compagnie de Paris et de Versailles, dit-il, s’intéressa pour moi. » L’Académie n’était pas un état, dit un de ses biographes. C’était du moins un pas pour en acquérir un. Sur ce terrain, où des gens de lettres qui commençaient à sentir leur importance rencontraient des gens de cour qui n’en étaient que plus sensibles à leurs hommages, Bernis, tenant aux uns par la réputation littéraire qu’il s’était acquise et aux autres par sa naissance, se trouva dans un milieu vraiment fait pour lui. Il suffit de lire dans ses Mémoires la peinture piquante qu’il fait de ces deux ordres de confrères pour comprendre avec quelle adresse il savait manœuvrer entre eux. Mais ce qu’on y voit aussi, c’est le parti qu’il sut tirer, avec les hautes relations que cette réunion lui valut, du don le plus précieux dont puisse être doué un aspirant à la fortune, l’art de garder l’apparence de la dignité, même quand le fond de la conduite en manque, de plaire sans paraître complaisant, de se courber sans saluer trop bas et de se pousser sans heurter personne. Ces qualités, jointes à la situation intermédiaire qu’il occupait entre les lettrés et la cour, étaient faites pour être appréciées par la châtelaine d’Etiolés qui, devenue la marquise de Pompadour,