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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/743

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et descendant dans des détails si nombreux que, sans nul doute, les vieux conseillers devant lesquels Kaunitz dut les développer en auraient été en temps ordinaire plus éblouis et plus effrayés que séduits. Mais la crise était violente et le danger pressant. On craignait d’apprendre d’un jour à l’autre une marche triomphante des Français sur Bruxelles. La totalité des Pays-Bas semblait perdue d’avance : Kaunitz ne demandait le sacrifice que d’une partie et offrait en échange l’espoir d’une rentrée victorieuse en Silésie. De plus, ce qui serait cédé à l’influence française en Flandre, elle devrait le rendre en Italie par l’abandon des duchés de Parme et de Plaisance. Sous la pression de ces motifs impérieux, fortement appuyés par l’impératrice, la décision fut prise, hâtive, presque contrainte, et Kaunitz ne perdit pas un jour pour la mettre à exécution. La dernière conférence eut lieu le 21 août. L’instruction adressée au comte de Stahremberg, au nom de Marie-Thérèse, porte exactement la même date, ce qui, vu l’étendue des développemens, ne permet pas de douter que tous les termes en avaient été d’avance concertés avec elle. Mais en l’expédiant, le prudent Kaunitz eut soin de rédiger une longue note, destinée, dit-il, « à laisser à la postérité la connaissance complète des motifs sur lesquels était appuyée la résolution que venait de prendre la haute autorité impériale. » Contrairement à l’usage, il ne se contenta pas de soumettre cette pièce à l’impératrice, il voulut y faire apposer aussi le visa de l’empereur qui, en général, réservait sa signature pour les actes intéressant non pas l’Autriche seulement, dont il n’était pas personnellement souverain, mais l’Empire dont il était le chef. Cette fois ce fut François qui, de sa propre main, peut-être mal assurée, inscrivit sur le document le mot placet [1]. L’instruction envoyée à Stahremberg est, comme tout ce qui émanait de la chancellerie autrichienne, longue, verbeuse et diffuse. On dégage cependant à travers ses détours la pensée dirigeante. L’essentiel était, avant de faire miroiter aux yeux de Louis XV les brillans avantages dont on le flattait, de mettre sa conscience à l’aise et de prendre la prudence de ses ministres en défaut, en lui révélant la défection que son volage allié était en train de préparer à Berlin. Sur ce point capital, les preuves positives manquaient (car à cette date les avertissemens donnés de Hanovre par Colloredo étaient à peine arrivés à Vienne). Mais que de vraisemblances ! « Il y a d’abord l’assertion de l’Angleterre qui considère comme un fait acquis, dont elle nous a donné l’assurance, que nous n’avons rien à craindre d’une agression prussienne

  1. D’Arneth, t. IV, p. 550.