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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/708

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introduit dans les affaires religieuses l’esprit de discipline militaire. A l’entendre, il en coûte aussi peu au bon gendarme de croire par ordre supérieur que d’exécuter sa consigne. Refusez-vous, votre incrédulité vous paraît-elle invincible, vos doutes vous sont-ils plus chers que votre roi ? c’est que vous n’êtes pas de vrais royalistes. Il y a dans votre cœur un amour de l’indépendance inconciliable avec le service et une rébellion commencée. Pour les disciples de Stahl, l’incrédulité est une désobéissance et devrait être punie comme telle ; ils regardent tout hérétique comme un révolutionnaire, tout révolutionnaire comme un hérétique. Hélas ! M. Jacobowski leur répondra que le régicide Hœdel s’est vanté au président du tribunal de pouvoir chanter au moins cent cantiques, et un conseiller du ministère des cultes lui rendit le témoignage qu’il savait son catéchisme sur le bout du doigt.

Les gouvernemens ne doivent pas se contenter d’accorder à l’Église le secours de leur police pour assurer le libre exercice du culte, d’entretenir avec elle des relations pacifiques et de lui faire une part dans le budget. Non seulement l’État chrétien a un credo qu’il proclame publiquement en toute occasion, et qu’il défend dans la mesure du possible contre les agressions des philosophes et des incrédules ; son devoir est de considérer les choses d’ici-bas et les institutions humaines comme l’Église les considère. Le mariage est pour elle un sacrement ; l’État doit conserver son caractère sacramentaire à ce contrat et ne regarder comme légalement mariés que l’homme et la femme qui ont fait bénir leur union par un ministre du culte.

Quand le mariage civil fut institué en Prusse le 9 mars 1874, ce fut un grand événement et un grand scandale pour les conservateurs. C’était le temps du Kulturkampf : en proposant cette loi, le gouvernement faisait acte de guerre et de représaille contre l’Église romaine, et ce fut bien à regret qu’on se vit forcé de l’appliquer aussi à l’Église évangélique. On avait eu soin d’exprimer dans les considérans du projet le désir que personne ne s’en tînt au mariage civil et ne se dispensât de rechercher les grâces attachées au mariage religieux. Le 17 décembre 1873, M. de Bismarck avait déclaré que c’était malgré lui et après un grand combat intérieur, ungern und nach grossen Kampf, qu’il s’était décidé, d’accord avec ses collègues, à demander à Sa Majesté l’autorisation de présenter ce projet. Il en avait coûté à l’empereur Guillaume Ier de se prêter à une mesure qui inquiétait sa conscience et contristait ses amis. En pareil cas, il les engageait à prendre exemple sur ses gémissantes résignations. Il leur disait : « Un souverain ne fait pas toujours ce qu’il veut, de dures nécessités pèsent sur lui, résignons-nous. » Ils ne se résignèrent pas. Le ciel se charge d’adoucir les violences que se fait à lui-même un roi opportuniste. Quand on est assis sur un trône, on voit ses chagrins de haut ; les simples mortels sont condamnés à vivre avec eux.