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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/706

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droits et des intérêts des petits. M. Casimir-Perier disait à Châteaudun « que les humbles et les deshérités devaient tenir la première place dans la sollicitude des pouvoirs publics. » L’empereur Guillaume II l’avait dit avant lui à sa manière ; mais les conservateurs avaient peu goûté ses apitoiemens sur les misères de M. Tout-le-Monde : ils avaient craint que leur roi ne s’engageât dans des voies dangereuses, et lui-même n’a pas tardé à s’arrêter. Il s’accorde avec ses amis naturels pour regarder son armée comme la plus sacrée des institutions ; à leur vive satisfaction il s’est occupé de l’augmenter : on ne peut tout faire, il faut choisir. Il leur a tenu à Kœnigsberg un langage qui leur revenait davantage ; il leur a dit : « Combattons ensemble pour la religion, la morale et l’ordre contre les partis subversifs ! » Cette fois ils l’ont compris, et ils se sont flattés peut-être qu’il avait à jamais renoncé à ses chimères.

La transaction est tellement la loi des affaires humaines que les plus intransigeans transigent bon gré, mal gré, et ne peuvent se dispenser de compter avec les réalités de ce monde. Un pays vraiment chrétien serait celui où l’une des formes du christianisme serait reconnue comme religion officielle, et où cette religion, rendue obligatoire, serait imposée à tous les citoyens, contraints désormais de l’observer et de la pratiquer, conformément à l’antique principe qui voulait que les sujets eussent la religion de leur prince. Mais ce principe serait d’une application difficile dans le royaume de Prusse, partagé entre trois confessions rivales, les luthériens, les réformés et les catholiques. Ajoutez que la politique traditionnelle des Hohenzollern, en matière de croyances, est depuis longtemps ce qu’on appelle la politique paritaire, laquelle consiste à tenir, dans l’intérêt de la paix publique, la balance égale entre les églises reconnues. Aussi Stahl s’est-il vu dans la nécessité de réduire, pour employer ses expressions, le Credo officiel, dont ne peut se passer un État chrétien, « à un minimum de foi », c’est-à-dire à la reconnaissance du caractère divin des révélations contenues dans les Évangiles. « L’État chrétien, disait-il mélancoliquement, ne peut être qu’un à peu près. » Mais cet à peu près a son prix. Un grain de musc suffit pour parfumer un appartement ; c’est assez d’un grain de foi pour répandre dans tout un royaume une pénétrante odeur de dévotion.

Ce minimum auquel l’État chrétien consent à réduire sa confession de foi sera-t-il rendu obligatoire pour tous les citoyens ? La logique dit oui, mais ici encore Stahl se dérobe. Il sentait combien il serait périlleux et difficile de prétendre établir l’unité religieuse dans un pays aussi divisé que la Prusse, aussi travaillé par l’esprit philosophique ou le philosophisme ; dans un pays où, sans parler des juifs, il y avait tant d’incrédules, de libres penseurs, de déistes, de panthéistes et de sceptiques. Il se contentait de demander que, quelles que fussent les