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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/698

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qui s’avancèrent presque aussi loin que nos avant-derniers explorateurs. Régulateur des saisons, dispensateur unique du pain, des richesses et de la vie, point n’est besoin d’être géologue pour constater qu’il a créé la terre d’Egypte et qu’il la recrée chaque année. Nulle part, sauf peut-être aux bords du Gange, l’homme n’a dû se persuader plus facilement qu’il était né de cette boue féconde où tout germe devient aussitôt fleur et fruit. Je sais telle place au bord du fleuve, dans les bois de mimosas odorans, sous les hautes herbes lourdes de sève, où j’ai senti au premier printemps de février que la vie était un fluide tangible, où l’on ne m’eût guère étonné si l’on m’eût dit que des êtres avaient surgi de l’accablante caresse du soleil sur ce limon pâmé. Aux jours fabuleux où le reste du globe dormait encore dans le silence et dans la nuit, le Nil était déjà un ancien dieu. Tout le cycle de la mythologie égyptienne tournait autour de l’ineffable Hapi ; la mer passait pour impure et maudite, par cela seul qu’elle engloutissait le fleuve ; on abhorrait Typhon qui dévorait Hapi. Il était dieu, puisqu’il était infiniment bon et qu’on l’aimait tendrement ; puisque le grand souci de ses riverains était de se bâtir une sépulture inviolable et de perpétuer leur chair morte, afin de reposer éternellement dans la paix du cher Seigneur, touchés encore par ses flots au temps de la crue, réjouis par « la brise du Nil qui berçait mon chagrin », comme dit l’épitaphe de l’un d’eux.

Tout ce qu’on peut dire du fleuve a été magnifiquement résumé à l’avance par le cœur de ses premiers enfans, dans cet hymne au Nil qui égale et rappelle les plus beaux psaumes de David : « Salut, ô Nil, ô toi qui t’es manifesté sur cette terre, et qui viens en paix pour donner la vie à l’Egypte. Dieu caché, qui amènes les ténèbres au jour où il te plaît, tu abreuves la terre en tout lieu, voie du ciel qui descends… Créateur du blé, producteur de l’orge, il perpétue la durée des temps. Repos des doigts est son travail pour des millions de malheureux… Se lève-t-il, la terre est remplie d’allégresse ; tout ventre se réjouit, tout être a reçu sa nourriture, toute dent broie… Il germe pour combler tous les vœux sans s’épuiser ; il fait de sa vaillance un bouclier pour les malheureux. On ne le taille pas dans la pierre : les statues sur lesquelles on place la double couronne, on ne le voit pas en elles ; nul service, nulle offrande n’arrivent jusqu’à lui. On ne peut l’attirer dans les sanctuaires ; on ne sait le lieu où il est. Point de demeure qui le contienne, point de guide qui pénètre en son cœur… Il boit les pleurs de tous les yeux, et prodigue l’abondance de ses biens. »

Comme le fait remarquer avec raison M. Metchnikoff, ce n’est