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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/692

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définissant assez justement le progrès « la création de plus de besoins avec plus de moyens de les satisfaire », d’autres ne disent pas davantage et ne décident point s’il y a bénéfice pour l’homme intérieur. Faute d’un instrument, que nous ne posséderons jamais, pour calculer et mettre en balance la somme des contentemens et des mécontentemens matériels et moraux de chaque membre du corps social à chaque époque de l’histoire, nous ne pouvons affirmer prudemment qu’une chose : le progrès comporte du moins un déplacement et une transformation continue de la peine humaine qui nous donnent l’illusion d’un allégement.

Si l’on disait la vérité aux foules, les orateurs qui vantent le progrès s’exprimeraient à peu près ainsi : je vous félicite d’être soumis à une loi qui vous contraint de développer plus de vie avec plus d’effort, sans espoir de récompense individuelle, et dans l’intérêt problématique de l’espèce ; je vous en félicite, car cela est très noble au jugement des esprits supérieurs, quoique très vain au jugement commun. — Mais on ne dit pas la vérité au peuple maître, et il ne sied à personne d’être sévère pour cette faiblesse. Sous Louis XIV, de très honnêtes gens philosophaient à merveille sur la vanité des desseins de l’homme au regard des desseins de Dieu ; ils ne s’avisaient pas de dire au roi, parlant à sa personne : « Vous n’êtes qu’une navette plus grosse que les autres, tissant comme les autres sur le métier providentiel une histoire dont vous ignorez le plan. » Blaise Pascal, qui le pensait certainement, ne fallait pas dire au monarque. Ces honnêtes gens complimentaient le prince sur sa sagesse et sa prévoyance, comme nous complimentons aujourd’hui l’ouvrier en sueur sur le progrès de son usine, comme nous applaudissons pour la vitesse de sa course le cheval essoufflé qui arrive premier au poteau, ce qui constitue le progrès dans cette espèce animale. Tournez, retournez : nos meilleures définitions du progrès ne sont que de mauvais synonymes de l’institution divine du travail pour la rédemption du péché ; manque de courage à adopter cette dernière, nous débitons des billevesées à faire pleurer un singe philosophe ; un instant de réflexion sur notre verbiage accoutumé nous mot la rougeur au front.

M. Metchnikoff ne donne pas dans ce verbiage ; il mène rigoureusement sa démonstration du progrès, considéré comme une propriété biologique, comme une sorte de végétation de la planté humaine, à propos de laquelle il est oiseux de se poser la question de joie ou de peine. Mais il ne recule que pour mieux sauter ; l’instant vient où il paie, lui aussi, sa dette à la lâche espérance. Par une suite de déductions où la clarté n’est pas la qualité