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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/691

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que nous lui devons, plus convaincu qu’il n’y a rien en dehors du mécanisme inflexible de l’univers, tel que les sciences physiques le révèlent. Néanmoins il se dément dès qu’il cherche un sens à la succession des phénomènes naturels et des événemens humains ; il se dément dès la première phrase de son premier chapitre. — « Dégagée de l’idée de progrès, l’histoire ne semble plus qu’un flux et reflux perpétuel de faits bizarres, peu susceptibles d’être subordonnés à une conception générale. » — Et le savant part de là pour construire toute sa théorie de la civilisation autour de l’idée de progrès, c’est-à-dire autour d’une cause finale, autour d’une espérance.

Rendons tout d’abord pleine justice à M. Metchnikoff. Le progrès n’est pas pour lui cette insupportable déité qui encombre les bonimens électoraux, les discours officiels et les amplifications du journalisme ; ce Bouddha ventripotent, au sourire béat, devant lequel se prosternent M. Homais et M. Joseph Prudhomme, et qui est au progrès défini par la science ce que le Dieu des bonnes gens est au Dieu biblique. Notre auteur n’était pas de ceux qui se laissent piper par la confusion habituelle entre un accroissement du pouvoir de l’homme et une diminution de la somme de ses peines, entre la force et le bonheur. — « Dans le domaine des sciences exactes, on entend par progrès cette sériation des phénomènes naturels où, à chaque étape de l’évolution, la force se manifeste avec une variété et une intensité croissantes ; la série est dite progressive quand chacun de ses termes reproduit les antécédens, plus quelque caractère nouveau qui n’apparaissait point encore dans la phase antérieure, et devient lui-même le germe d’un plus dans la phase consécutive. La plante est en progrès sur le monde minéral… L’animal, à son tour, est en progrès sur la vie végétale… L’homme est en progrès sur les autres vertébrés, car sa vie sensitive et intellectuelle est susceptible d’une richesse inconnue à ses précurseurs. » Clarifiez le jargon scientifique de cette définition, que le philosophe résume ailleurs en limitant le progrès au « perfectionnement technique », vous n’y trouverez jamais qu’une seule notion ferme : le développement de la force, de la vie. Le naturaliste scrupuleux ne se croit pas autorisé à y ajouter un qualificatif moral, un corollaire agréable pour notre vanité ou notre sensibilité.

Il sait bien que la littérature de comice agricole, lorsqu’elle s’extasie sur le progrès parce qu’il est une marche en avant, fait une simple tautologie, et qu’elle transporte du temps dans l’espace la description d’un mouvement, rien de plus, sans aucun droit à préjuger la valeur et le but de cette marche. Il sait bien qu’en