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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/649

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agissemens, il trouve l’opinion publique indifférente ou même hostile. Celle-ci lui répondrait volontiers : « Et je veux qu’il me trompe, moi… Voyez un peu cet impertinent qui veut empêcher les cabaretiers de faire passer leur vin par la fontaine !… » Le fisc et les tribunaux, comprenant, ainsi que l’obligeant voisin de Sganarelle, « qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt », s’abstiennent, au grand désespoir du laboratoire municipal, de poursuivre le mouillage.

Il est vrai que, la pratique étant à peu près générale, les délinquans seraient légion ; et puis, il est bien difficile, comme l’a dit M. Berthelot, « de savoir par l’analyse si un vin est mouillé et surtout dans quelle proportion il l’est. » Beaucoup de petits vins de l’Aude ne titrent pas plus de 7 degrés alcooliques, tandis que des vins également naturels, provenant d’Espagne, de Grèce, de Roumanie ou de Corse, accusent jusqu’à 17 degrés d’alcool. Il va de soi que les derniers pourront, tout en ayant subi une forte addition d’eau, se trouver néanmoins plus forts que les premiers. Comme la nature ne dote pas tous les vins des mêmes élémens à égale dose, que l’extrait sec par exemple, — c’est-à-dire l’ensemble des substances fixes qui existent en dissolution dans le liquide : tannin, sels minéraux, gommes, etc., — varie, suivant les vins, du simple au double et au triple, tel marsala possédant 42 grammes par litre, tel bourgogne, à Coulanges, ne fournissant pas plus de 14 grammes, il est souvent hasardeux d’émettre des conclusions positives, d’après l’examen d’un échantillon. D’ailleurs, et c’est là l’argument péremptoire, si l’on parvenait à interdire totalement le mouillage, le prix du vin, sous le régime des impôts actuels, augmenterait fort dans les villes ; la consommation en diminuerait ; les classes populaires, qui chérissent leur erreur ou leur illusion sur le breuvage qu’elles achètent, apprécieraient mal le service qu’on leur aurait rendu ; — et le Trésor n’y gagnerait rien.

Aussi réserve-t-il toute sa surveillance pour les fraudes sur l’alcool, auxquelles le chiffre élevé des taxes offre un prodigieux appât. L’introduction ou la fabrication clandestine, dans les lieux sujets à octroi, ne sont ici, pour se dérober au paiement des droits, que l’enfance de l’art. Des industriels ingénieux ont trouvé moyen de dégager l’alcool des huiles essentielles, de « renaturer » celui qui avait été officiellement dénaturé, en le dépouillant des mauvais goûts qu’on lui avait prodigués. Ils ont imaginé, pour le faire pénétrer en franchise dans Paris, de le combiner savamment avec d’autres matières, dont ils le séparaient par des manipulations ultérieures. C’est ainsi que, sous le pseudonyme de sulfate de