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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/642

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parfois le vin à délayer le mortier pour bâtir les maisons, s’est vue pendant quelque temps, grâce à notre exportation, à la tête d’une richesse inespérée ; à peine avons-nous reconquis notre boisson ordinaire, que nous n’avons pas assez de malédictions pour ces fabricans ou ces importateurs, en qui l’on eût été tenté, il y a sept ou huit ans, de voir des bienfaiteurs du peuple.

C’est à eux, en effet, que le populaire a dû, pendant cette cruelle période, de n’être pas soumis chez nous au régime exclusivement aquatique, pour lequel il a manifestement moins de prédilection que les sobres enfans de tra los montes. Que ces précieux étancheurs des gosiers peu fortunés — vins étrangers ou demi-factices — disparaissent maintenant ; rien de plus naturel. C’est ce qu’ils font d’ailleurs, de plus ou moins bonne grâce, chassés parle bas prix de leurs concurrens. Mais gardons-leur un souvenir reconnaissant. Nous ne savons ce que l’avenir nous réserve et nous pouvons être forcés d’y recourir encore. Depuis un siècle seulement, — sans remonter aux invasions anciennes de hannetons ou de chenilles que les curés solennellement exorcisaient et que les huissiers allaient, à son de trompe, sommer par les campagnes, au nom du roi, de déguerpir, — depuis un siècle, bien des maladies, bien des insectes nuisibles ont désolé la vigne.

Lavoisier recommandait, en 1787, pour combattre les ravages d’un ver qui avait presque détruit les vignobles champenois, la décoction de tabac et le fiel de bœuf. Plus tard, en Bourgogne, ce fut la pyrale que l’on arrêta par l’échaudage ; puis cette sorte de rouille ou de lèpre que l’on nomma l’oïdium, qui fît tomber en 1854 la production à 10 ou 11 millions d’hectolitres, et dont le soufre fournit l’antidote ; enfin, de concert avec le mildew et le black-rot, le phylloxéra, plus rebelle, plus opiniâtre. Ce dernier insecte a disputé longtemps la victoire aux vignerons et l’a chèrement vendue. La moyenne annuelle de 50 millions d’hectolitres de vin, produits entre 1860 et 1879, tomba de plus de moitié de 1880 à 1889. Neuf cent mille hectares de vignes, sur un peu plus de deux millions, furent stérilisés. La ruine atteignit un nombre énorme de propriétaires. Pour parer à ce déficit, pour allonger la boisson indigène, les anciens ne nous avaient transmis d’autre recette que le mouillage ; c’était trop peu. Pendant que la science officielle ou privée, les associations agricoles, préconisaient et appliquaient la submersion, l’utilisation des sables, les traitemens chimiques, le greffage et l’acclimatation des plants américains, l’industrie s’efforçait de créer des vins supplémentaires.

Le raisin sec, qui n’avait figuré jusqu’alors que l’un des « quatre mendians » dans le dessert bourgeois de l’hiver, est venu