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gravement souffert ; puisque les boulangers fraudeurs n’étaient sujets, dans la même ville, qu’à une répression beaucoup plus douce : on les liait dans une corbeille attachée au bout d’une perche, que l’on plongeait plusieurs fois dans une mare.

L’art des coupages n’était pas ignoré : les Bourguignons, au temps de Jean sans Peur, lorsque leur récolte était mauvaise, ne vendaient leurs produits à Dijon qu’après les avoir mélangés « avec portion de gros vins », pour leur donner de la valeur. A leur tour les hôteliers de Picardie, « pour leur profit et contre le bien de la chose publique, » mêlent au vin de Beaune des liquides du « pays de Somme. » Ils coupent aussi, avec le jus des vignes d’Amiens, les vins d’Alicante, Rozette et autres « vins de mer. » Les habitans de La Chalosse, dans les Landes, dont les crus étaient, d’après un document du temps de Henri IV, « des meilleurs de toute la Guyenne, » se plaignent fort que leurs voisins les falsifient en les mêlant avec du piquetout d’Armagnac. Le lieutenant de police de la capitale condamnait, en 1736, des négocians qui vendaient, comme jus de raisin, des vins blancs mariés dans leurs futailles avec une égale dose de poiré. On ne s’en tenait pas à de simples mésalliances de boissons renommées avec des liquides obscurs ; les cabaretiers, sous Louis XIII, faisaient « la courte pinte, » et n’avaient pas la sincérité, comme plusieurs débitans d’aujourd’hui, de prévenir le public par une affiche qu’ils ne garantissent pas la capacité de leurs flacons, que « leurs litres ne contiennent pas le litre. »

Beaucoup aussi, au XVIIe siècle, « mettaient de l’eau à leur tonneau. » Le mouillage n’est donc pas sans aïeux. Un opuscule de 1786 se plaint des marchands dont les trois qualités, à dix, douze et quinze sols la pinte, ne représentent qu’un seul et même vin ; « il n’y a que le plus ou moins d’eau qui fait la différence. » D’autres, moins scrupuleux, ajoutaient du vinaigre à une solution aqueuse de bois de teinture, et dénommaient cette boisson « vin des vignerons d’alentour, » — ce que nous appellerions du suresnes ou de l’argenteuil.

Ces falsifications, on l’a vu plus haut, n’étaient pas particulières à la France : Deshayes de Courmenin, notre agent en Danemark au temps de la guerre de Trente ans, gémissait sur les vins en usage dans ce royaume, additionnés « de chaux et d’épiceries qui font mal à la tête. » Pour se préserver des préparations que les marchands anglais faisaient subir aux vins de Portugal, auxquels ils ajoutaient du poivre, du sucre et des baies de sureau, le marquis de Pombal, au siècle dernier, concéda un monopole de vente à la « Compagnie générale des vignes du Haut-Douro », laquelle à