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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/625

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pas beaucoup ; assez de libertés locales dans un pays qui, s’il en avait trop, en abuserait aisément ; toutes les libertés civiles compatibles avec l’ordre et avec la paix. Enumérons-les une fois de plus : la liberté de la presse, la liberté d’enseignement, la liberté de réunion, la liberté d’association, le jugement public, le jury en matière criminelle ; enfin, allant plus loin que ces libertés mêmes, et, de libérale se faisant démocratique, se faisant tout à fait moderne, contemporaine de ce qu’il y a de plus récent, de plus hardi, de plus avancé dans son temps, le suffrage universel, qui est comme la synthèse du droit nouveau.

Elle ressemblait un peu, cette monarchie à la fois historique, nationale et moderne, au maître artisan de la Restauration, à M. Canovas del Castillo. Elle portait sa marque et l’on eût pu deviner sa main à bien des traits. Plus que tout autre, il l’a préparée, amenée, établie. Il l’a conçue et il l’a voulue comme un tout, dont on reprendrait, on consoliderait, et l’on referait, au besoin, chaque partie. Il l’a, en quelque sorte, pensée, pour la réaliser ensuite. Don Antonio Canovas est un homme d’Etat de la haute race dont furent chez nous les Guizot et les Thiers, plus voisin de Thiers par certains côtés et, par d’autres, plus voisin de Guizot, réunissant heureusement les meilleurs dons de l’un et de l’autre : un doctrinaire, si l’on veut, — on le lui reproche, — et pourtant on ne peut employer cette expression pour lui quand on l’a employée pour M. Salmeron, tant il est impossible d’imaginer deux figures qui s’opposent et se repoussent davantage ! On ne peut même pas dire de M. Canovas qu’il est doctrinaire comme l’était Guizot, et la preuve, c’est que ceux-là mêmes qui lui reprochent d’être doctrinaire lui reprocheront le lendemain d’être sceptique. Il semble bien que les deux accusations s’excluent l’une l’autre et que la seconde annule la première. Mais c’est un si étrange assemblage que l’homme, qu’en lui peuvent parfois se concilier les contradictoires.

Se concilient-ils donc en M. Canovas, trop mobile, trop ductile pour un doctrinaire, trop entreprenant, trop résolu, trop combatif pour un sceptique ? Peut-être n’est-il, à la vérité, ni doctrinaire, ni sceptique : il est double. Il y a, en M. Canovas del Castillo, deux hommes, un homme d’étude et un homme d’action, un homme de réflexion et un homme d’expérience ; mais cette double personne se fond en une seule personnalité qui en profite et en grandit, et ces deux hommes s’ajoutent l’un à l’autre, pour former l’homme d’Etat qui les résume, les domine et les gouverne tous deux.

L’homme d’étude et de réflexion a fait le tour de toutes les questions, les a abordées toutes, même les plus ardues : droit public, histoire, philosophie politique, économie politique ; il s’est,