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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/615

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hidalgos. On lui promet la liberté religieuse, mais quelle liberté et de quelle religion ? Il n’y a, selon lui, qu’une seule religion, la religion catholique, apostolique, romaine : l’Inquisition l’a appris à ses pères, et il s’en souvient. Toute autre religion est fausse ; or, étant fausse, comment serait-elle libre ? — Ainsi, de tous les articles portés aux tables de la loi républicaine, certains ne peuvent que laisser l’Espagnol insensible, et certains même le choquent ou l’indignent : il y en a dont il ne se soucie pas ; il y en a qu’il ne peut pas comprendre ; il y en a qui le feraient se révolter. On ne s’est pas rappelé, quand on a tenté de traduire en espagnol notre catéchisme révolutionnaire, que des mots n’abattent pas des montagnes et qu’il y a encore des Pyrénées.

Ni M. Salmeron, ni M. Pi y Margall, ni M. Ruiz Zorrilla ne se l’étaient, à propos, rappelé : ni l’un, ni l’autre, ni le troisième n’avaient assez mûrement réfléchi que l’Espagne ne s’habituerait jamais, si encore elle s’y habituait, qu’à une république réellement espagnole ; qu’il n’y a pas de vérité absolue qui ne doive, lorsqu’elle veut se traduire en actes et vivre, se plier aux circonstances locales ; et que c’était un jeu où l’on perdrait d’avance la partie que d’essayer de faire raisonner l’Espagne comme Rousseau, citoyen de Genève. Ils avaient eu la vision et comme la révélation d’on ne sait quelle république éternelle et universelle, se mouvant hors et au-dessus du temps et de l’espace, étant parce qu’elle est et n’étant pas si elle n’était pas ce qu’elle est, dégageant assez de lumière pour en inonder tous les peuples, aussi sereine que la Sagesse et aussi nécessaire que la Fatalité, et ils avaient, à cette apparition, partagé l’extase du poète :

Là-haut, qui sourit ?
Est-ce un esprit ?
Est-ce une femme ?

Seulement, tous trois n’avaient pas les mêmes yeux, et elle ne se montrait pas à tous trois la même : chacun d’eux lui prêtait une figure différente, qui était un peu sa figure, à lui. Ils étaient d’accord en ce point, qu’ils la tenaient pour supérieure à tout, plus légitime que tout, second terme d’une équation dont le premier terme était l’humanité entière, inévitable comme la destinée, puisque aussi bien elle n’était ni plus ni moins que la destinée des nations. Mais presque aussitôt ils se divisaient : Que serait-elle ? Centralisée ou fédérale ? Et comment viendrait-elle ? Par une évolution ou une révolution ? naturellement ou par la force ? dans les cerveaux ou sur des barricades ? — M. Salmeron la voulait centralisée ; M. Pi y Margall, fédérale ; M. Salmeron la