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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/607

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promesses, remit la ville à ceux que son devoir était de faire conduire en prison, l’Espagne n’eut que de la gratitude et de l’amour pour les rebelles ; elle les accueillit comme des libérateurs, les récompensa comme des victorieux, et jamais paix ne fut bénie comme cette insurrection qui, dans la pensée de tout un peuple, fermait si heureusement l’ère des insurrections.


II

Or, voici que, dans quelques mois, la monarchie des Bourbons restaurée comptera vingt ans d’existence, et l’on peut dire que, pour elle comme pour l’Espagne, ces vingt années auront été un rajeunissement, une renaissance, quelque chose de pareil à une Vita nuova. Derrière le trône de don Alphonse XIII, chaise d’enfant sur laquelle une femme est penchée, l’Espagne se tient debout, paisible et fière. Le carlisme ne s’est peut-être pas soumis sans désir de revanche, mais du moins il n’est plus en armes. Le pape, en prescrivant le respect envers les pouvoirs établis, lui a du même coup enlevé son auréole de légitimité et son auréole de sainteté : il l’a déposé et découronné. Des prêtres fanatiques peuvent continuer à voir en don Carlos ou en don Jaime, son fils, les élus, les oints du Seigneur, mais ils ne sauraient soutenir qu’ils ont pour eux et avec eux l’Eglise. L’Andalousie, l’Estramadure sont aussi calmes, aussi loyales que les Castilles. L’Espagne est une en ses cinquante provinces, tirées de dix royaumes éteints. Le cantonalisme s’est effacé, comme s’efface jusqu’au souvenir d’un mauvais rêve. Le fédéralisme est réduit à l’état de théorie pure.

L’armée espagnole est refaite moralement et matériellement. Elle a appris ce qu’elle ne savait pas ou réappris ce qu’elle avait oublié, le grand précepte posé par la Révolution française, par la Constituante et la Convention, que « la force armée est essentiellement obéissante », qu’elle ne délibère en aucun cas, qu’elle n’a à faire ni les lois, ni les rois, que son honneur est dans le silence et sa vertu dans l’abnégation. Ce qu’on disait de l’administration de l’Espagne, le mal qu’on en a dit, en tout temps fort exagéré, il serait par trop injuste de le dire maintenant encore. Le pire reproche qu’elle mérite, l’administration ne le mérite-t-elle pas partout, à des degrés divers, dans l’Europe contemporaine ? et c’est d’être plus nombreuse, plus lourde et plus chère qu’il ne faudrait.

La situation financière n’est pas faite pour exciter l’admiration ni l’envie ; le budget se solde en déficit ou plutôt ne se solde pas,