Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/590

Cette page n’a pas encore été corrigée


lettre qui l’annonçait, comme la colombe qui revenait vers l’arche dans le tableau de Millais, indiquait qu’une grande crise était passée, et que sur le monde artistique calmé de nouveaux jours allaient luire… Le pré-raphaélisme était sauvé.

Alors commença une période qui, n’étant pas encore celle du triomphe, n’était déjà plus celle de la persécution. L’Académie de Liverpool décernait chaque année son prix à l’un des P. R. B. Ruskin achetait des aquarelles à Rossetti avec une générosité qui faisait un peu trop oublier au peintre la haute inspiration du critique pour n’apprécier que la fortune de l’amateur. Les marchands de tableaux ou les riches dilettantes fournissaient quelques subsides. Les pré-raphaélites redoublèrent d’efforts. Millais, Hunt et Collins, le frère de Wilkie Collins, passèrent un été dans le Surrey pour étudier d’après nature les fonds de leurs prochains tableaux. Là, dans le silence et le calme de la campagne, ils préparèrent des œuvres à jamais célèbres. C’étaient : pour Millais, Ophélie et le Huguenot, pour Hunt le Berger mercenaire et la Lumière du monde. Jamais peut-être on n’a dépensé aux accessoires d’un arrière-plan une telle somme d’observation et de ténacité. Millais voulait peindre son Ophélie flottant dans la rivière, le visage tourné vers le ciel, les mains à demi étendues à fleur d’eau, ouvertes comme pour une action de grâces, le corps à demi enlizé dans les herbes, les feuilles mortes des saules, les orties, les pâquerettes, les renoncules, la robe et les draperies ballonnées, perdant peu à peu la légèreté qui les suspendait encore à la surface, tout ce qui a été la jeune fille s’en allant sous les feuillages bas et les roseaux droits, doucement, au fil de l’eau, vers quelque grand fleuve et vers la mort. Chaque feuille de l’arbre qu’il copiait, chaque vers du poète dont il suivait le dire, fut pour Millais la cause de peines infinies, car il voulait rester fidèle à la fois à la nature et à Shakspeare. A ses côtés, Hunt achevait l’arrière-plan de son Berger mercenaire et commençait celui de sa Lumière du monde. La Lumière du monde est un Christ couronné d’or et d’épines, revêtu d’une longue tunique et de la chape qu’ont les prêtres chantant vêpres. Il s’avance, la nuit, dans la campagne plantée d’arbres, en portant une lanterne. Il s’arrête devant une pauvre porte à demi cachée par les mauvaises herbes ou les plantes parasites, et il frappe. C’est le commentaire de ce mot des Ecritures : « Ecoutez ! voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelque homme entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je mangerai avec lui et lui avec moi. » Pour reproduire exactement les arbres de l’arrière-plan et les lierres du premier, d’après nature, sans rien inventer ni généraliser, en