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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/574

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rôle du pain, au lieu de demeurer une sucrerie réservée à la table des riches. Enfin, dans sa main, il y avait une certaine gaucherie élégante, une délicatesse un peu roide, une adresse minutieuse qu’il avait prises, en partie à l’école gothicisante du baron Wappers, à Anvers, et en partie à la contemplation directe des primitifs. Tout cela était révolutionnaire et devait, à ce titre, déplaire à l’esprit conservateur des Anglais. Mais tout cela était anti-français, anti-continental, absolument original et pour ainsi dire autonome, et, à ce titre, devait plaire à leur patriotisme. « C’est à Paris que je pris la résolution de faire des tableaux réalistes, parce qu’aucun Français ne faisait ainsi », a dit Madox Brown. Ne nous arrêtons pas au mot réaliste, qui ne signifie nullement pour un Anglais ce qu’il veut dire pour nous. Ne retenons que ce cri de ralliement contre l’école française et en faveur d’un art national.

Comme Madox Brown arrivait à Londres, on s’occupait encore de ce grand concours commencé en 1843 pour la décoration du nouveau palais de Westminster et qui n’avait pas produit moins de cent-quarante cartons signés des meilleurs artistes du temps. Ce tournoi esthétique est une date dans l’histoire des arts en Angleterre, parce qu’il fit surgir de la foule des chefs encore inconnus. Un jeune artiste formé sans maître, Watts, venait de s’y révéler. Madox Brown y avait envoyé cinq grandes compositions. La principale était un épisode de la conquête normande : Le corps d’Harold apporté à Guillaume le Conquérant. C’étaient là ses premiers essais dans une voie nouvelle et sa première protestation contre les vieilles méthodes et l’art officiel. Mais aucun écho n’y avait répondu. L’échec était tel, le mépris public si évident, que le jour où le jeune maître reçut une lettre signée d’un nom italien : Dante Gabriel Rossetti, dans laquelle celui-ci demandait, avec force éloges, de devenir son élève, il ne mit pas en doute que l’inconnu ne se moquât de lui. Quelques jours après, il se présenta au domicile de Rossetti. « On m’avertit, raconte le poète, qu’un monsieur demandait à me voir. Ce monsieur ne voulait ni entrer, ni donner son nom, mais attendre dans le corridor. Je descendis donc et lorsque je fus au bas de l’escalier, je trouvai Brown, tenant d’une main un grand bâton, et, de l’autre, brandissant ma lettre. En guise de salut, il me cria : « Votre nom est-il Rossetti et est-ce vous qui avez écrit ceci ? » Je répondis affirmativement, mais je me mis à trembler dans mes chausses. « Que voulez-vous dire par cette lettre ? » telle fut la question qui suivit, et quand j’eus répliqué que je voulais dire ce que je disais effectivement, que je désirais être un peintre et ne savais rien de ce qu’il fallait pour y parvenir, l’idée que cette lettre n’était pas une