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peut pousser la progression jusqu’à un degré où elle devient confiscation. »

M. Goschen termine ainsi : « Mais sir William Harcourt n’admet pas que ce degré existe, puisqu’il professe cette autre doctrine, la nouvelle doctrine, que l’Etat a le droit de tout prendre. Comment en effet un pouvoir qui a le droit de tout prendre peut-il être accusé de méconnaître le point où la progression touche à la confiscation ? Aussi quand un orateur, trouvant que la progression était encore trop faible, lui demandait de faire un pas de plus, sir William Harcourt a-t-il répondu : « Oui, certainement, je veux aller aussi loin que la Chambre le permettra dans la taxation de la fortune. »

Et enfin, ce même M. Goschen, que nos adversaires n’ont pas craint d’invoquer au profit de leur politique financière, socialiste et radicale, dénonce le chancelier radical comme se laissant entraîner à la remorque des socialistes continentaux, qui recommandent le système de la progression parce que ce système n’a pas de limite nécessaire ni de limite naturelle, et que par l’impôt progressif sur le revenu et sur les successions il doit aboutir au transfert de la fortune de certains citoyens à d’autres citoyens : « Le chancelier de l’Echiquier forge une machine pour organiser une volerie fiscale qui peut n’être pas seulement modérée, mais qui peut devenir violente. »

Il n’y a donc aucune conséquence à tirer de la discussion du budget anglais en faveur d’une conversion des républicains libéraux français au système des socialistes français. Dans un cas, les Anglais tendent à réaliser dans la propriété la révolution que nous avons faite en 1789. Ce n’est pas un exemple qu’ils nous donnent, c’est au contraire un exemple que nous leur avons donné nous-mêmes et qu’il peut être bon pour eux de suivre ou de ne pas suivre ; c’est leur affaire. Dans l’autre cas, c’est la conversion des radicaux anglais au socialisme continental, et cette conversion ne nous regarde pas non plus. Elle ne peut avoir aucune influence sur nos convictions ou sur notre politique.

J.-B. Say a beaucoup connu, sous la Restauration, une Anglaise d’un rare mérite, Mme Grote, qui connaissait admirablement les choses de l’économie politique, et avec laquelle il a entretenu une correspondance sur les matières les plus élevées : « Pardon, madame, lui écrivait-il, si je vous parle tant de philosophie : c’est la solidité de votre esprit qui m’y excite. » Cette dame et son mari, le célèbre historien de la Grèce, avaient une grande influence dans la société anglaise. Ils étaient classés parmi les radicaux ; mais les radicaux anglais de ce temps-là n’étaient