Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/472

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en ont tant parlé qu’il est sans doute inutile d’entrer dans des détails connus aujourd’hui de tout le monde. On sait que l’orphelinat Prévost, situé à Cempuis, dans le département de l’Oise, est un établissement qui appartient au département de la Seine. C’est là que le Conseil général du département fait élever un certain nombre d’enfans des deux sexes que la misère ou la mort de leurs parens, sinon d’autres causes encore, abandonnent à la charité administrative. Ne semble-t-il pas que le premier devoir du Conseil général serait de faire donner à ces malheureux l’instruction et l’éducation consacrées par une longue expérience dans les autres établissemens publics, de manière à les rendre aussi aptes que possible à se créer, au sein de la société actuelle, une place honorable et une carrière assurée ? L’épreuve de la vie sera peut-être plus difficile pour eux que pour d’autres ; il faut donc les armer en conséquence, et ne pas ajouter à ce qui les distingue déjà de leurs concitoyens des singularités qui achèvent de les en séparer. Le Conseil général agirait ainsi s’il se plaçait au seul point de vue de l’intérêt des enfans qui lui sont confiés ; mais il se garde bien de le faire : ce point de vue lui semble trop étroit. Il a des idées de réforme sur l’instruction et l’éducation, et il ne laisse pas échapper une si belle occasion de les appliquer. L’État lui paraît timide, routinier, rétrograde, sans doute parce qu’il est obligé de tenir compte des vœux ou, si l’on préfère, des préjugés des familles. Le ministre de l’Instruction publique ne peut pas enlever les enfans pour les enrégimenter dans ses écoles, comme le ministre de la Guerre enlève les jeunes gens par la conscription pour les faire entrer dans ses casernes. Cela viendra peut-être, mais nous n’en sommes pas encore à ce point. Plus heureux, le Conseil général de la Seine n’a pas à se préoccuper des familles, puisque les enfans sur lesquels il opère n’en ont pas, ou ont été abandonnés par elles. Il est libre, il est maître de les élever, non pas d’après leurs convenances, mais d’après les siennes. Cette considération, qui devrait le retenir, puisqu’elle fait peser sur lui une responsabilité plus lourde, le porte au contraire à en prendre à son aise. L’orphelinat de Cempuis n’est pas seulement à ses yeux une école : c’est un laboratoire scolaire, un terrain d’épreuves, un admirable champ d’expérimentation pour ses théories et ses systèmes.

Avons-nous besoin de dire que le premier article de l’enseignement de Cempuis est que les religions, et même l’idée de Dieu qui en est la base, sont des superstitions puériles ? Les élèves de l’orphelinat Prévost sont élevés dans le mépris de ces chimères d’un autre âge. Si encore on se bornait à ne pas leur en parler du tout et à les laisser à cet égard dans une complète ignorance, nous ne disons pas qu’il faudrait approuver cette réserve excessive ; mais enfin on pourrait y voir une application simplement maladroite de ce principe de la neutralité de l’école, dont on a tiré parfois de si étranges conséquences. Est-ce là ce que font les pédagogues de Cempuis ? On raconte dans