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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/403

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était absolument perdue. L’absence d’un patron, c’est-à-dire de direction, de surveillance et de responsabilité, a conduit toutes ces sociétés à la ruine. Ce serait calomnier l’intelligence des ouvriers que de croire que de tels exemples ne finiront pas par ouvrir les yeux des plus obstinés.

Ne cessons pas de le redire, la prévoyance et l’humanité commandent de ne pas abandonner au temps et à des expériences souvent douloureuses l’éducation économique de la classe laborieuse. En face des difficultés du présent et des obscurités de l’avenir, un devoir impérieux s’impose à tous ceux, agriculteurs ou industriels, qui peuvent prétendre à quelque influence sur les travailleurs, et qui joignent la sympathie pour leurs semblables aux avantages de l’instruction et du loisir : ce devoir, c’est de ne perdre aucune occasion de se rapprocher des ouvriers, surtout de ceux qui sou firent, afin de les éclairer sur leurs véritables intérêts, et de dissiper leurs erreurs et leurs préventions par un appel à leur bon sens et par une sympathie manifeste ; mais c’est aussi de leur dire la vérité, et toute la vérité. Rien de plus inutile et de plus dangereux que d’essayer de les ramener par des flatteries, par des promesses impossibles à tenir, par des emprunts à ce trompe-l’œil qu’on appelle le socialisme d’Etat. On peut voir comment ces sortes d’emprunts ont réussi à l’empereur d’Allemagne. Le 14 novembre 1892, le Congrès des socialistes allemands, réuni à Berlin, déclarait ne pas dédaigner les mesures d’amélioration proposées par le secrétaire d’Etat, mais en ajoutant « qu’il, les considérait comme de petits acomptes qui ne doivent pas faire perdre de vue le but définitif : à savoir la transformation de l’Etat et de la société par le socialisme révolutionnaire ». Le congrès socialiste de Cologne vient, il y a quelques mois, de renouveler cette déclaration. Non, il ne faut pas voiler aux yeux des ouvriers les enseignemens de la raison, de la science et de l’expérience ; il ne faut pas craindre de leur répéter cette maxime de Franklin, un ouvrier devenu l’un des fondateurs de la république américaine : « Si quelqu’un vous dit qu’on peut s’enrichir autrement que par le travail et l’économie, ne l’écoutez pas : c’est un voleur. »


CUCHEVAL-CLARIGNY.