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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/397

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ressources dont elles disposent, les syndicats se refusent désespérément à donner, même à la justice, aucun renseignement sur le chiffre de leurs adhérens. Quant aux cotisations, les rapports publiés contiennent invariablement des plaintes sur l’inexactitude avec laquelle elles sont acquittées, ce qui ne témoigne ni d’un grand zèle ni d’un grand attachement à l’association. Ce sont, cependant, ces petits groupes tapageurs et entreprenans qui font la loi à la grande majorité des ouvriers, intimident ceux-ci et les entraînent souvent beaucoup plus loin qu’ils ne voudraient aller. La faute en est aux pouvoirs publics, qui ne protègent pas suffisamment l’ouvrier isolé : s’ils doivent laisser aux grévistes toute latitude de ne rien faire, la loi leur impose aussi l’obligation rigoureuse d’assurer la liberté des ouvriers qui veulent travailler. Qui oserait affirmer que la grève de Carmaux aurait duré plus de huit jours si l’accès des puits fût demeuré libre pour les ouvriers de bonne volonté ? Ce serait une douloureuse statistique que de faire le compte de tous les salaires perdus par suite de grève et des souffrances imposées à des femmes et à des enfans par obéissance pour les injonctions d’une poignée d’individus. En pareille occurrence, les magistrats américains n’hésitent pas à faire respecter la liberté du travail, et plus d’un exemple atteste que, si leur intervention tutélaire tardait trop à se produire, la terrible loi de Lynch recevrait quelque sanglante application. C’est dans l’intérêt des travailleurs eux-mêmes — les premières et les plus sûres victimes de leur ignorance et de leurs entraînemens — qu’il est indispensable que les pouvoirs publics se montrent à la hauteur de leur mission. C’est aussi l’intérêt de la liberté, si M. Block a raison dans les fâcheux pronostics qu’il tire de l’énervement de l’autorité au sein de notre démocratie. Il n’hésite pas à prédire que, le jour où la société se sentira menacée et mal défendue, elle demandera au suffrage universel de lui assurer la protection d’un despotisme.

Gardons-nous d’accueillir de pareilles pensées, et de vouloir faire de la force l’unique arbitre des conflits du travail. Suivons les conseils généreux et clairvoyans de Léon XIII : allons à l’ouvrier dans un esprit de mansuétude et de justice, avec la résolution de faire droit à tous les griefs fondés, de satisfaire toutes les réclamations légitimes, et d’assurer à toute souffrance imméritée le soulagement qui est un devoir pour le chrétien et une obligation pour la société. Demandons aux impatiens et aux passionnés si l’on ne peut rien attendre des progrès de l’instruction, de l’influence de la réflexion et du bon sens naturel des ouvriers français. C’est à ce bon sens qu’il ne faut pas se lasser de faire