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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/356

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Cette unité, que le génie de Shakspeare établit pour l’esprit à travers ses irrégularités, est encore une qualité qui est propre à lui.

Mon pauvre Dumas, que j’aime beaucoup et qui se croit sans doute un Shakspeare, ne présente à l’esprit ni des détails aussi puissans, ni un ensemble qui constitue dans le souvenir une unité bien marquée. Les parties ne sont point pondérées ; son comique, qui est sa meilleure partie, semble parqué dans de certains endroits de ses ouvrages ; puis, tout à coup, il vous fait entrer dans le drame sentimental, et ces mêmes personnages qui vous faisaient rire deviennent des pleureurs et des déclamateurs. Qui reconnaîtrait dans ces joyeux mousquetaires du commencement de l’ouvrage ces êtres de mélodrame engagés à la fin dans cette histoire d’une certaine milady, que l’on juge en forme et qu’on exécute au milieu de la tempête et de la nuit ? C’est le défaut habituel de Mme Sand. Quand vous avez fini de lire son roman, vos idées sur ses personnages sont entièrement brouillées : celui qui vous divertissait par ses saillies ne sait plus que vous faire verser des larmes sur sa vertu, sur son dévouement à ses semblables, ou parle le langage d’un thaumaturge inspiré ; je citerais cent exemples de cette déception du lecteur.

31 mars. — Je vais mieux : j’ai repris mon travail. M… est venue vers quatre heures voir mes tableaux ; elle m’engage avenir lundi pour entendre Gounod. Elle avait un châle vert qui lui nuisait horriblement, et cependant elle conserve son charme. L’esprit fait beaucoup en amour ; on pourrait devenir amoureux de cette femme-là, qui n’est plus jeune, qui n’est point jolie, et qui est sans fraîcheur. Singulier sentiment que celui-là ! Ce qui est au fond de tout cela est toujours la possession, mais la possession de quoi, dans une femme qui n’est pas jolie ? Celle de ce corps qui n’a rien d’agréable ? Car, si c’est de l’esprit qu’on est amoureux, on en jouit tout autant sans posséder ce corps sans attraits : mille femmes jolies sont là qui ne vous donnent pas une distraction. L’envie de tout avoir d’une personne qui nous a émus, une certaine curiosité, mobile puissant en amour, l’illusion peut-être de pénétrer plus avant dans cette âme et dans cet esprit, tous ces sentimens se réunissent en un seul ; et qui nous dit qu’au moment où nos yeux ne croient voir qu’un objet extérieur dépourvu d’attraits, certains charmes sympathiques ne nous poussent pas à notre insu ? L’expression des yeux suffit à charmer.

17 juin. — Je pense, le lendemain dimanche, en me levant,