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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/271

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Talleyrand demeura abasourdi de ce coup de tête royal, auquel Alexandre n’avait eu aucune part, quoiqu’il eût été accompli en vue de se le concilier. « Nous sommes joués », s’écriait-il en sortant. Dans son trouble il oublia de prévenir quelques-uns de ses collègues qui l’attendaient dans la chambre voisine. De même qu’il avait expliqué faussement son exclusion du ministère sous Napoléon par sa résistance à l’affaire d’Espagne, il a voulu donner un grand air à son renvoi sous Louis XVIII en l’attribuant à sa résolution immuable de ne mettre sa signature au bus d’aucun acte contenant une cession de territoire. Or, sa note du 21 septembre, expédiée la veille de sa retraite, après avoir établi longuement que les alliés n’avaient aucun titre à exiger des démembremens, conclut : « Cependant, et malgré les inconvéniens attachés à une cession territoriale dans les circonstances actuelles, Sa Majesté (et par conséquent lui, le premier ministre) consentira' aux rétablissemens des anciennes limites sur les points où il a été ajouté à l’ancienne France par le traité du 30 mai. Le roi admet en principe des cessions de territoire sur ce qui n’était pas l’ancienne France. » Par cette note, la Savoie, non comprise dans l’ancien territoire, était implicitement abandonnée. Il ne restait plus qu’à discuter sur le plus ou le moins. Il en était de même de l’indemnité et de l’occupation militaire également concédées en principe. La retraite de Talleyrand n’a donc pas été motivée par un refus de souscrire à l’amoindrissement de nos frontières, puisque, de son propre aveu, il en avait consenti un avant d’offrir, pour la forme, sa démission.

Le duc de Richelieu, ami d’Alexandre, fut chargé de constituer le ministère (24 septembre 1815). Nouveau sujet d’amertume pour Talleyrand, qui, quelques mois auparavant, avait pressé en vain le duc d’entrer dans son cabinet.


IX

Après sa chute, Talleyrand rentra dans l’insignifiance politique. Les royalistes ne le ménageaient guère. « Vous avez vécu, sous l’Empire, lui disait l’un d’eux, en bien mauvaise compagnie ; il y avait notamment un certain prince de Bénévent qui était un fameux drôle. » Louis XVIII, quoiqu’il l’eût nommé grand chambellan avec 100 000 francs d’appointemens, impatienté de ses mauvais propos, l’avait fait prier, à la suite d’une altercation violente avec un de ses ministres, Pasquier, dont il avait rendu témoin l’ambassadeur d’Angleterre, de se tenir dans ses terres et de ne plus venir à la cour. Son attitude violente de dépit lui aliénait