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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/263

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de Bourbon qui le représentait en France. Loin de souhaiter son retour, Alexandre le redoutait. « Si vous les connaissiez, avait-il dit à Vitrolles, vous seriez persuadé que le fardeau d’une telle couronne serait trop lourd pour eux… Peut-être une république bien organisée conviendrait-elle mieux à l’esprit français. Ce n’est pas impunément que les idées de liberté ont germé pendant longtemps dans un pays tel que le vôtre. Elles rendent bien difficile l’établissement d’un pouvoir plus concentré [1]. » Les Anglais pensaient comme Alexandre. « La cause des Bourbons, disait Castlereagh aussi à Vitrolles, est tout à fait impopulaire en Angleterre. On y trouverait difficilement un journal qui osât se prononcer en leur faveur. » Les autres souverains s’exprimaient non moins défavorablement sur les princes de la maison de France [2]. Ils rétablirent les Bourbons comme un pis-aller, par convenance politique du moment, parce qu’aucun arrangement pratique meilleur ne leur fut suggéré pour se débarrasser de Napoléon, nullement par superstition d’un principe. Talleyrand, avec sa désinvolture habituelle, l’a confessé dans son testament : « Le rappel des princes de la maison de Bourbon ne fut point une reconnaissance d’un droit préexistant [3]. »

Le salut de la France n’était donc pas attaché au dogme légitimiste. Talleyrand ne l’a exhumé que dans son intérêt personnel. Il voulait capter ainsi les bonnes grâces de Louis XVIII dont, malgré et peut-être à cause des services de 1814, il était loin d’être assuré. Il voulait en même temps gagner les subsides de l’Autriche. Pour plaire à Louis XVIII, il invoquait le principe à Naples contre Murat ; pour être utile à l’Autriche, il s’en servait à Dresde, au profit du roi de Saxe, dont le Tsar projetait d’incorporer les Etats à la Prusse, moyennant une compensation sur le Rhin.

L’intérêt français pouvait s’accommoder de la restitution de Naples à son ancien roi : il était au contraire cruellement lésé par l’opposition faite au projet d’installer le roi de Saxe sur le Rhin.

On ne s’est pas assez rendu compte du mobile de Talleyrand dans cette négociation et l’on a supposé une erreur de jugement où il y a eu un calcul cupide.

Alexandre, redevenu tout à coup favorable aux Polonais, avait médité, en unissant ce qu’il possédait du duché de Varsovie aux possessions polonaises de la Prusse, de former un simulacre

  1. Vitrolles, Mémoires, t. I, p. 119.
  2. Vitrolles, p. 139. — Talleyrand, Mémoires, t. II, p. 152, 260.
  3. Mémoires, t. I, Préface.