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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/237

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nomination des médecins chargés de l’assistance, ou laisser aux malades la liberté de les choisir eux-mêmes ? Fallait-il procéder par abonnement avec ces médecins, ou leur payer leurs visites ? Fallait-il proportionner le chiffre des honoraires à celui de la population dans chaque circonscription, ou à celui des indigens dûment constatés ? Voilà bien des questions, et il serait facile d’en multiplier le nombre. On voit que nos assemblées départementales avaient, suivant l’expression vulgaire, du pain sur la planche pour leur courte session. Pourtant, les radicaux et les socialistes ont essayé de détourner leur attention sur des objets à leur avis plus importans, et, depuis le commencement du mois, ils leur conseillaient à qui mieux mieux de briser le masque étroit que leur imposait la loi de 1871 pour faire apparaître le front menaçant de quatre-vingt-six assemblées politiques.

Nous avons déjà dit un mot de cette campagne, qui ne nous paraissait destinée à aucun succès. Les radicaux perdent leur temps lorsqu’ils font appel aux conseils généraux, et il en sera sans doute ainsi ; pendant de longues années encore. Il y a une grande différence entre un conseiller général et un député. Même lorsque les deux qualités se réunissent dans la même personne, celle-ci se dédouble et prend un caractère tout autre, suivant qu’elle opère au Palais-Bourbon ou au chef-lieu de son département. Grâce à la longue durée de nos sessions-législatives et aux influences multiples, mais généralement artificielles, qui agissent sur lui, le député se meut à Paris dans une atmosphère spéciale, surchauffée à haute pression, où, sans qu’il s’en aperçoive, il se trouve de plus en plus isolé du reste du pays. Au bout de quelques mois, il perd contact avec la province. Les bruits du dehors lui arrivent par la presse, c’est-à-dire grossis et exagérés, et, dans la sonorité du Palais-Bourbon, ces bruits prennent un volume surprenant. On se croirait dans les catacombes du Panthéon, avec la différence qu’au Panthéon il n’y a que de grands hommes : du moins, il est convenable de. le penser. Le député arrive ainsi peu à peu, et même assez vite, à un état d’âme particulier, où il se croit « puissant », comme le Moïse d’Alfred de Vigny, mais où il est encore plus sûrement « solitaire », conformément au même modèle. Tous ses nerfs sont tendus et prêts à vibrer. Aussi, lorsqu’un orateur, monté au même diapason, fait retentir la tribune des éclats de sa parole, l’impression est-elle profonde, et le député qui applaudit n’est-il pas éloigné de penser qu’il a assisté à un événement important. Il n’a assisté à rien du tout, sinon à un discours, et à peine arrivé en province, il commence à s’en douter. Autrefois, lorsque nous avions été sevrés depuis longtemps d’éloquence parlementaire et que le pays était impatient d’écouter des voix indépendantes, l’effet était tout autre. Il allait en grossissant à mesure qu’on s’éloignait du Palais-Bourbon. Aujourd’hui, plus on s’éloigne et moins l’effet est sensible, à ce point que tel orateur dont on entend dire à la