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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/229

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rupture presque brutale de certains liens que respecta notre enfance. »

Elle avait fait sans doute un séjour trop prolongé dans une maison de riche bourgeoisie quand elle visita les Charmettes, et qu’elle trouva tant de plaisir à contempler le jardin de Mme de Warens et à promener ses doigts sur le clavecin de Jean-Jacques : « J’aime, dit-elle, Arthur Young pour le portrait qu’il a tracé de la femme qui fut le bon ou le mauvais génie de Rousseau : « En dépit de ses fragilités, écrivait-il, il y avait dans son caractère quelque chose de délicieusement aimable. Sa belle humeur, sa gaîté constante, sa tendresse, son humanité, ses spéculations agricoles, et par-dessus tout son amour pour Rousseau lui méritent une place parmi nos souvenirs les plus chers, et expliquent les sympathies qu’elle nous inspirera toujours et qui sont plus faciles à éprouver qu’à décrire. » Miss Betham renchérit encore sur Young : elle déclare que cette blonde pécheresse avait l’âme plus généreuse que telle femme qui n’a jamais péché contre les convenances sociales et la morale reçue. Et voilà les propos que tient, dans ses heures d’exaspération, une Anglaise qui a habité trop longtemps une villa bourguignonne, où tout est réglé, où tout est correct, où l’observation des convenances est la vertu suprême, où les intérêts de famille sont tenus pour sacrés, et où deux belles-mères, également jalouses d’assurer l’avenir de leurs petits-enfans, se font bonne mine et n’ont jamais une parole plus haute que l’autre.

Si miss Betham a peu de goût pour les vertus somnolentes et les félicités engourdies, cette chaude protestante éprouve une véritable horreur pour les dévotions superstitieuses, pour les faux miracles, pour les religieuses cloîtrées et pour ce qu’elle appelle « la mariolâtrie ». Elle est persuadée que le splendide hexagone serait un pays sans défauts si le protestantisme y était devenu la religion dominante. Quand les femmes ont des chagrins, il faut toujours qu’elles s’en prennent à quelqu’un : c’est à Mm0 de Maintenon que s’en prend miss Betham, en la rendant responsable de la révocation de l’Édit de Nantes. Elle ne se contente pas de ne point l’aimer, elle la déteste, elle l’abhorre. Cependant, quoiqu’on pense de Mme de Maintenon, on ne saurait l’accuser de mariolâtrie ; elle vivait dans un temps où la dévotion elle-même éprouvait le besoin de se mettre en règle avec la raison. Et puis fut-elle réellement aussi perverse et aussi puissante que miss Betham se plaît à le croire ? Cette Anglaise très humaine et très vindicative aurait dû consulter à ce sujet Voltaire, qui a dit souvent le mot qui reste et rendu des arrêts définitifs. Il lui aurait appris que cette femme odieuse ménageait son crédit en ne l’employant qu’avec une circonspection extrême, qu’elle était beaucoup moins occupée de gouverner que de complaire à celui qui gouvernait, « que du même fond de caractère dont elle était incapable de rendre service, elle l’était aussi de nuire. » Au