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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/225

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l’intéresse le plus en France, c’est le Français. Sa façon de voyager ne ressemble guère à celle des touristes. Elle est allée successivement s’établir au cœur de chacune de nos provinces, quelquefois à l’hôtel, plus souvent chez des amis. A peine installée, elle court le pays, visite les villages, les fermes des environs, entre en conversation avec le fermier, lui demande ce qu’il vend, ce qu’il achète, ce qu’il boit, ce qu’il mange, où il couche et comment il élève ses enfans ; elle le prie de lui montrer sa maison, son champ, son jardin, sa grange, ses étables, et comme elle a l’esprit précis, comme elle est économiste dans l’âme, elle exige qu’on lui donne des chiffres, elle veut savoir exactement ce que tel lopin de terre a rapporté l’an dernier, ce qu’il rapportera l’an prochain.

Quand l’Anglais est curieux, il est le plus intrépide des questionneurs. La curiosité de miss Betham n’a été déçue qu’une fois. Elle aurait beaucoup donné pour qu’on l’autorisât à visiter quelques-unes des grandes usines du département du Nord ; mais elle découvrit avec chagrin que de la première à la dernière elles sont aussi inaccessibles à l’étranger que l’intérieur d’un monastère de carmélites ; elle assure que si la reine d’Angleterre a pu forcer l’entrée du couvent de la Grande-Chartreuse, Sa Majesté demanderait en vain à visiter une manufacture de gants de fil à Lille, et que la meilleure méthode à suivre pour confectionner une nappe est tenue aussi secrète que la recette des fameuses tartes au poivre du prince Bedreddin. Elle se berça un jour d’un vain espoir. On lui avait parlé d’une fabrique possédée et dirigée par une femme : « Voilà mon affaire, se dit-elle ; entre femmes on s’entend toujours. » La maîtresse de cette mystérieuse maison la reçut fort poliment, lui tendit une petite main blanche chargée de bagues ; mais dès que la plus curieuse des Anglaises lui eut exposé sa requête, elle changea de visage et s’écria avec un accent tragique : « Jamais, madame ! jamais ! »

Miss Betham n’a pas essuyé de si cruelles mésaventures dans les fermes et dans les chaumières. On lui a tout montré, tout expliqué. Comme un de ses compatriotes, M. Barham Zincke, qui a publié de remarquables études sur l’Auvergne, elle a constaté que le paysan en sarrau bleu éprouve quelque plaisir à exprimer sa pensée dans un français correct et lucide, et elle en a conclu que le don de la parole et de la conversation est beaucoup plus commun en France qu’en Angleterre.

Elle a toujours été satisfaite de ses causeries avec les cultivateurs, et ce qu’elle en rapporte n’est pas la partie la moins intéressante de ses deux attrayans volumes. Il est une question pourtant qu’elle ne s’est jamais permis de poser à l’homme en blouse bleue ; elle n’a pas osé lui demander pour qui il voterait aux élections prochaines : elle savait qu’il ne le dit à personne, pas même à sa femme. Sur tout autre sujet,